mardi 15 août 2017

Maurice Bouchor, Temps futurs, 1899

L'œuvre de Maurice Bouchor (1855-1929) a souvent utilisé comme support de dictées et de récitations dans les écoles laïques. Il fut pourtant pétri de mysticisme (dans le recueil dont est extrait le poème qui suit on trouve un poème sur l'hindouisme, un sur l'Islam et un sur Jésus Christ) et devint un propagateur du végétarisme. Le texte proposé repose sur l'idée d'un au-delà et est dans la veine utopique.



Temps futurs

Tous, quand luira le jour d'une paix fraternelle,
Entendront retentir de sublimes accords ;
Tous, n'étant plus qu'une âme en d'innombrables corps,
Ecouteront chanter l'Harmonie éternelle.

Tout le travail sera noble ; et c'est par la beauté
Que le juste et le vrai pénétreront les âmes…
Ah ! ne peux-tu, désir violent qui m'enflammes,
Peindre en mots lumineux l'idéale Cité ?

Mais qu'importe ! A quoi bon dire avec les prophètes
Qu'un fleuve de vin ruissellera des monts ?
Trop heureux si d'un mâle amour nous nous aimons
Et si nous pouvons vivre en paix avec les bêtes…

Alos, s'il est un Dieu hors du monde et de nous,
Quelle extase pour l'âme ! Il n'aura point d'athée ;
L'ineffable splendeur sera manifestée ;
Un hymne montera des peuples à genoux.

Certes, s'il ne veut point que la prière meure,
Dieu s'écriera : « Béni soit l'hymne que j'entendes ! »
Et, joyeux de fouler le beau chemin du temps,
L'Homme s'élèvera vers Celui qui demeure.

S'il n'en est pas ainsi, de moins, il aura foi
Dans l'avenir d'un monde où la justice est née,
Sûr qu'il marche à son but, et que sa destinée
Se déroule suivant une infaillible loi.

« Le bonheur des vivants et l'amour qui les mène,
S'écriera-t-il, c'est Dieu ! » Chaque jour plus réel,
Ce Dieu resplendira dans la beauté du ciel,
Mais d'un éclat moins pur que dans la face humaine.

Peut-être que la Mort perdra son aiguillon,
Et que, dans une chair sans fin renouvelée,
L'âme palpitera comme une chose ailée,
Oui, comme un radieux et libre papillon.

Ou bien l'auguste Mort sera sans agonie ;
Chacun, d'un ferme coeur, verra venir son tour,
Content d'avoir été, dans ces siècles d'amour,
Un frémissant anneau de l'a chaîne infinie.

Votre félicité ne me rend point jaloux,
Hommes puissants et bons des époques futures ;
Mais nous aurons subis, nous, de longues tortures ;
Quand vous serez heureux, frères, pensez à nous.

Ah ! Terre, souviens-toi, Terre transfigurée !
Et songe avec tristesses, avec fierté pourtant,
A ceux qui préparaient ton triomphe éclatant,
Et qui doutaient parfois de leur œuvre sacrée.


Maurice Bouchor, « Temps futurs », in Vers la Pensée et vers l'action : poèmes inédits ou revus, Hachette, 1899

samedi 12 août 2017

[Un été en uchronie] Emile Hinzelin, Si Napoléon III avait été tué en 1858? (1906)

Cet été, pour accompagner la publication de Une Autre histoire du monde. 2500 ans d'uchronies (collection ArchéoSF, éditions publie.net), le site ArchéoSF propose des fragments uchroniques anciens. Pour retrouver tous les épisodes de cette série cliquez ICI.

Alors que l'anarchiste Matteo Morral vient de tenter de tuer le roi d'Espagne (31 mai 1906), le journaliste Emile Hinzelin veut démontrer l'inutilité de l'action violente et pour cela il a recours à l'hypothèse historique en prenant le cas de l'attentat d'Orsini (point de divergence évoqué par Joseph Edgar Chamberlin, dans « Si la bombe d’Orsini n’avait pas manqué Napoléon III », texte recueilli dans l'anthologie Une Autre histoire du monde. 2500 ans d'uchronies)

"Que serait-il arrivé, si Napoléon III avait été tué le 14 février 1858 ? Sans doute, le prince impérial, qui avait deux ou trois ans, aurait été pro- clamé empereur. La régence aurait été confiée à l'Impératrice, une Espagnole dévote, obstinément hostile à l'unification de l'Italie. Au lieu d'être détruit, l'empire aurait peut- être été consolidé."

Emile Hinzelin, "A propos de l'attentat", in Le Démocrate : Organe des Républicains radicaux et radicaux-socialistes du pays de Montbéliard, 10 juin 1906. 

Illustration: gravure anonyme XIXe siècle

samedi 5 août 2017

[un été en uchronie] Comte de Vaublanc, Si Lafayette... (1857)

Cet été, pour accompagner la publication de Une Autre histoire du monde. 2500 ans d'uchronies (collection ArchéoSF, éditions publie.net), le site ArchéoSF propose des fragments uchroniques anciens. Pour retrouver tous les épisodes de cette série cliquez ICI.


M. Vincent-Marie Viénot de Vaublanc (1756-1845) est de ces hommes politiques qui, dans une période troublée, parviennent à survivre à tous les régimes ou presque. Sa carrière se déroule de 1789 à 1830. Il se rallie successivement aux idées de la Révolution française (tendance royalisme modéré), à Napoléon Bonaparte (après le coup d'état du 18 brumaire), sert Napoléon Ier (il est préfet de Moselle entre 1805 et 1814), se rallie à Louis XVIII puis est député ultra-royaliste entre 1820 et 1827. 

Le comte de Vaublanc est connu pour avoir défendu La Fayette en 1792. Dans l'extrait de ses Mémoires (publiés en 1857), Vaublanc livre quelques hypothèses sur des actions que La Fayette aurait pu mener et ainsi changer l'histoire de France.

Le plus grand reproche qu'on ait fait à Lafayette est son inaction pendant la nuit du 6 octobre. C'était pendant son sommeil, à Versailles, que des factieux envahissaient le palais du roi et cherchaient la reine dans tous les appartements pour l'égorger: Cet attentat ne serait pas arrivé si Lafayette avait passé la nuit au château, et peut-être le roi n'aurait pas été dès le lendemain traîné captif à Paris. 

II y a quelque apparence que Lafayette était instruit de la fuite du roi en 1791, et qu'il aurait pu l'empêcher s'il l'avait voulu. Lorsqu'il envoya des aides de camp pour l'arrêter, le roi avait une avance si considérable qu'il serait arrivé à Montmédy, comme il le voulait, s'il n'avait pas été reconnu en route.
A la fin de 1792, Lafayette commandait une armée qui faisait éclater ouvertement une haine violente contre les jacobins, maîtres alors de Paris. Les régiments de cette armée, leurs colonels et des généraux adressèrent à la chambre des Députés les adresses les plus énergiques contre les factieux. Elles étaient secondées par la voix d'un grand nombre de provinces et de leur administrateur. Si Lafayette avait eu un de ces caractères vigoureux que nous trouvons dans notre ancienne histoire, il aurait marché sur Paris avec trois ou quatre mille hommes ; il y aurait trouvé trois bataillons excellents de garde nationale, plusieurs régiments suisses et un grand nombre de bons citoyens prêts à braver tous les périls pour le soutien du trône, et bien plus encore pour écraser une faction qui menaçait à la fois la vie et les propriétés de tous les hommes qui ne se déclaraient pas en sa faveur. La présence de Lafayette aurait enhardi la majorité des Députés, et il aurait pu facilement la conduire avec le roi à Compiègne ou à Rouen ; il n'aurait eu contre lui qu'une faible populace.

Mémoires de M. le comte de Vaublanc, Firmin-Didot frères, 1857, p. 175-176