samedi 11 février 2017

Zano, Dans vingt ans (1927)

Supprimer les crimes passionnels par arme à feu? Telle est l'ambition de cette petite anticipation humoristique parue dans le quotidien Le Matin en 1927. Les illustrations sont de Jacques Touchet pour la première et inconnue pour la deuxième.

Vingt ans après


En l'an 1947, la justice était de plus en plus préoccupée par les drames passionnels qui, chaque jour, dévastaient la France et Paris. Evidemment une tête coupée masculine et une condamnation à perpétuité féminine eussent donne l'exemple, arrêtant cette folie du meurtre laquelle accroissait la mortalité. Mais aucun jury, jusqu'à présent, n'avait osé demander la tête du coupable ou la punition de la coupable.
Les femmes étaient les plus enragées. Pour un oui, pour un non, elles tiraient à bout portant sur leurs maris, leurs fiancés, leurs camarades si bien que les hommes n'avaient plus qu'une crainte être amoureux, et les doux liens du mariage étaient devenus « danger de mort ».
II fallait agir promptement.
Or le jeune ménage Hurlu donnait depuis quelque temps des signes manifestes de mésentente. Ils en étaient à leur deuxième querelle et la statistique judiciaire ayant démontré que les exaltés ne dépassaient jamais la troisième, sans tirer le coup de feu réglementaire, M. Hurlu père, à chaque sonnerie téléphonique, attendait la fatale nouvelle. Remarquez que les sujets de discussion étaient toujours ce que nous nommerions encore de notre époque des enfantillages.
Il n'y était point question d'infidélité ou d'argent lesquels nous paraîtraient à nous, vieux poncifs, de quelque importance.
Non ! ce qui avait motivé la première querelle des Hurlu était un bal costumé. Ensuite, cela avait été l'achat d'un torpédo. Madame voulait disposer les sièges le dos à la route, de manière à conduire à l'envers, à l'aide d'un jeu de glaces ; ceci afin d'éviter la poussière dans la figure. C'était une nouvelle invention, fort habile, mais Robert refusa parce qu'il était laid et ne désirait point le constater durant des kilomètres.
Enfin il ne leur restait plus qu'une scène pour tirer l'un ou l'autre sur l'un ou sur l'autre.
Mais M. Hurlu père était un homme intelligent. Il soumit au gouvernement une idée sur le moyen d'empêcher les gens de sortir leur arme comme une cigarette. Il faut croire que le gouvernement s'y intéressa, car le sourire reparut bientôt sur le visage de M. Hurlu. 
 
Au bout d'une quinzaine de jours, durant lesquels le brave homme ne cessa d'exercer autour de ses enfants une vigilance absolue, les Parisiens furent bien surpris de voir s'ouvrir, dans presque toutes les rues, une minuscule boutique d'armurier où les revolvers les plus gracieux étaient vendus bon marché.
De fait, il y eut encore quelques drames au revolver, puis moins, puis presque plus. Les journaux posèrent la question : Que devient la statistique des crimes passionnels ? La justice répondit qu'elle était réduite de 40 %. Pourtant, les petits armuriers semblaient faire fortune. Leur magasin ne désemplissait pas.
On ne signalait plus aucune mort de ce genre et la natalité, soudain, augmenta de 30 %.
Un lundi; à midi, la troisième discussion éclata chez les Hurlu au sujet d'une maison de campagne sur laquelle la jeune Hurlu refusait une toiture. Elle téléphona à son beau-père avec une voix angoissée :
- Père ! Robert est parti comme un fou... C'est notre troisième discussion... il va me tuer...
- J'accours !... fit Hurlu père, et il s'en alla déjeuner.
Vers 3 heures, pourtant, il arriva au domicile de son fils. Aucun bruit.
Il frappa doucement à la porte de la chambre.
- Entrez ! fit Robert, la voix entrecoupée de sanglots.
- Eh bien s'exclama Hurlu. Que s'est-il donc passé, mes enfants ?
Un charmant tableau s'offrait à ses yeux. Dans un grand fauteuil de cuir, son fils et sa belle-fille pleuraient, tendrement enlacés. Le revolver gisait à terre et Fito, le briard mâchait quelque chose dans un coin.
- Qu'est-ce qu'il mange, votre chien ? demanda Hurlu, pour dire quelque chose. Mais, ma parole, ce sont des balles de revolver !
- Oui, papa ! Elles étaient heureusement en réglisse hurla Robert en sanglotant plus fort, sans cela j'aurais tué celle que j'aime, sans m'en douter, du reste, le moins du monde. Ne le raconte pas, papa, je t'en supplie...
- Personne ne raconte. jamais ces petites histoires, mon fils, car, entre nous, il n'y a pas de quoi s'en vanter. Jugez du nombre de victimes amoncelées par nos crises de nerfs, si le gouvernement n'avait usé de ce subterfuge depuis des mois ! Gâcheurs que vous êtes ! Pensiez-vous que « tuer » pouvait se conjuguer comme les verbes inoffensifs de chaque jour : payer, se marier, gifler, quitter, pardonner ? A paradoxe, quand on tue, c'est pour la vie !
Si l'on avait supprimé toutes les armes, comme je l'avais conseillé d'abord, les êtres se seraient tués autrement. Il fallait leur donner une leçon.
Pour accommoder un ménage moderne, voici la recette « Vous prenez
des époux, vous leur préparez une bonne scène, ensuite, vous leur procurez un revolver et des balles ci « pour rire » l'un des amoureux, lorsqu'il sera sur le point de bouillir, tirera l'autre, sous le coup d'une forte émotion, tombera ; l'assassin, alors, devant son crime, se fera sauter la cervelle. Mais, au bout de quelques minutes, voyant qu'ils ne sont pas morts, les époux s'embrasseront inévitablement ; leur colère sera passée et l'image de la mort ayant redonné à leur vie un goût plus piquant, ne plus s'inquiéter du ménage et laisser refroidir.
Et Hurlu père s'en alla.

Zano, « Vingt ans après », in Le Matin n° 15712, 27 mars 1927

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