vendredi 27 janvier 2017

Pour nous servir [sur les automates], 1893

A la fin du XIXe siècle, les automates étaient à la mode. De là à imaginer qu'ils remplacent l'homme dans toutes les professions... C'est le pas que franchi allègrement Le Journal Amusant dans un article anonyme publié le 22 juillet 1893.

POUR NOUS SERVIR 

La mode est en ce moment aux automates. Car il y a une mode pour les découvertes de la science comme pour les jupes et les chapeaux. Un savant qui se couvrirait de gloire, en inventant, tel jour, quelque chose d'électrique, se rendrait ridicule le lendemain avec la même invention , si la mode avait changé.
Aujourd'hui donc on pioche ferme l'automate.
On en a déjà fabriqué de toutes les façons pour distribuer ceci et cela, pour rendre un tas de petits services automatiques fort appréciés.
« Mettez deux sous, et vous aurez une tablette de chocolat ou un bon conseil, ad libitum » , vous dit l'automate du coin.
Nous en avons une foule, de ces ingénieuses machines, depuis le chariot jusqu'au bœuf automate — pardon !
Mais ce n'est rien encore à côté de ce qu'on nous promet.
Un savant se flatte d'avoir trouvé l'automate domestique.
Toute une révolution!
Plus besoin de supplier pendant deux heures : 

Allons, Babel, un peu de complaisance, 
Mon lait de poule et mon bonnet de nuit.

Au rancart Babet. L'excellent bourgeois n'aura qu'à appuyer sur un bouton électrique, et immédiatement la porte s'ouvrira pour laisser passage à l'automate apportant le lait de poule, et venant poser le bonnet de coton sur la tête de son heureux propriétaire.
Pour les repas, aussi, quoi de plus commode?
Une cuisinière automate fait griller le bifteck avec cette conscience que seuls possèdent les automates— pas une seconde de trop sur le feu! aussitôt l'automate serveur prend le plat tout chaud et l'apporte sur la table, pendant qu'un deuxième automate apporte les assiettes.
Seulement il ne faudrait pas contrarier l'automate : une fois monté, il ne s'arrête plus, rien ne lui résiste, il suit son chemin tout droit.
Mais cela encore a son avantage.
Pour faire les courses, par exemple. Il n'y a pas à craindre que l'automate ne s'arrête chez le marchand de vin, ou qu'il n'aille bavarder avec les concierges du voisinage.
Et même lorsque le savant inventeur aura bien voulu livrer ses automates au commerce, l'administration des postes et télégraphes fera bien de se procurer tout un stock d'automates porteurs de dépêches, garantis sur facture, ne jouant pas aux billes au lieu de porter les petits bleus.
Plus fort encore!
Plusieurs savants se sont piqués d'émulation — autant se piquer comme ça qu'autrement— et sont en train de chercher le soldat automate.
Cette invention allégerait beaucoup les budgets de guerre de l'Europe et aurait l'avantage de préserver les vies humaines.
Dans les combats futurs, il n'y aurait en présence que deux armées d'automates admirablement réglés tirant avec une précision merveilleuse et chargeant aussi à la baïonnette.
La victoire appartiendrait au pays qui posséderait les automates les plus résistants.
En attendant, on parle de faire cultiver la terre par des automates laboureurs, ce qui diminuerait beaucoup les frais de main-d’œuvre. On pourrait trancher du même coup la question si irritante des grèves en peuplant les ateliers d'automates.
Les philanthropes applaudiront à toutes ces découvertes destinées à nous ramener l'âge d'or.
Grâce aux automates qui travailleront pour lui, l'homme vivra dans un perpétuel farniente.
Et voilà la question sociale résolue. 

A lire sur ArchéoSF:
L'infirmière automate de l'hôpital Bretonneau (1912)
H. de Brugière, Les aventures d'un automate 1, Un extraordinaire mendiant (1937)

Dans la collection ArchéoSF
Le Passé à vapeur, anthologie de textes proto-steampunk, version numérique, 4,99 euros ; version papier, 12,50 euros 
Ralph Schropp, L'Automate, version numérique, 1,99 euros

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