mardi 15 août 2017

Maurice Bouchor, Temps futurs, 1899

L'œuvre de Maurice Bouchor (1855-1929) a souvent utilisé comme support de dictées et de récitations dans les écoles laïques. Il fut pourtant pétri de mysticisme (dans le recueil dont est extrait le poème qui suit on trouve un poème sur l'hindouisme, un sur l'Islam et un sur Jésus Christ) et devint un propagateur du végétarisme. Le texte proposé repose sur l'idée d'un au-delà et est dans la veine utopique.



Temps futurs

Tous, quand luira le jour d'une paix fraternelle,
Entendront retentir de sublimes accords ;
Tous, n'étant plus qu'une âme en d'innombrables corps,
Ecouteront chanter l'Harmonie éternelle.

Tout le travail sera noble ; et c'est par la beauté
Que le juste et le vrai pénétreront les âmes…
Ah ! ne peux-tu, désir violent qui m'enflammes,
Peindre en mots lumineux l'idéale Cité ?

Mais qu'importe ! A quoi bon dire avec les prophètes
Qu'un fleuve de vin ruissellera des monts ?
Trop heureux si d'un mâle amour nous nous aimons
Et si nous pouvons vivre en paix avec les bêtes…

Alos, s'il est un Dieu hors du monde et de nous,
Quelle extase pour l'âme ! Il n'aura point d'athée ;
L'ineffable splendeur sera manifestée ;
Un hymne montera des peuples à genoux.

Certes, s'il ne veut point que la prière meure,
Dieu s'écriera : « Béni soit l'hymne que j'entendes ! »
Et, joyeux de fouler le beau chemin du temps,
L'Homme s'élèvera vers Celui qui demeure.

S'il n'en est pas ainsi, de moins, il aura foi
Dans l'avenir d'un monde où la justice est née,
Sûr qu'il marche à son but, et que sa destinée
Se déroule suivant une infaillible loi.

« Le bonheur des vivants et l'amour qui les mène,
S'écriera-t-il, c'est Dieu ! » Chaque jour plus réel,
Ce Dieu resplendira dans la beauté du ciel,
Mais d'un éclat moins pur que dans la face humaine.

Peut-être que la Mort perdra son aiguillon,
Et que, dans une chair sans fin renouvelée,
L'âme palpitera comme une chose ailée,
Oui, comme un radieux et libre papillon.

Ou bien l'auguste Mort sera sans agonie ;
Chacun, d'un ferme coeur, verra venir son tour,
Content d'avoir été, dans ces siècles d'amour,
Un frémissant anneau de l'a chaîne infinie.

Votre félicité ne me rend point jaloux,
Hommes puissants et bons des époques futures ;
Mais nous aurons subis, nous, de longues tortures ;
Quand vous serez heureux, frères, pensez à nous.

Ah ! Terre, souviens-toi, Terre transfigurée !
Et songe avec tristesses, avec fierté pourtant,
A ceux qui préparaient ton triomphe éclatant,
Et qui doutaient parfois de leur œuvre sacrée.


Maurice Bouchor, « Temps futurs », in Vers la Pensée et vers l'action : poèmes inédits ou revus, Hachette, 1899

samedi 12 août 2017

[Un été en uchronie] Emile Hinzelin, Si Napoléon III avait été tué en 1858? (1906)

Cet été, pour accompagner la publication de Une Autre histoire du monde. 2500 ans d'uchronies (collection ArchéoSF, éditions publie.net), le site ArchéoSF propose des fragments uchroniques anciens. Pour retrouver tous les épisodes de cette série cliquez ICI.

Alors que l'anarchiste Matteo Morral vient de tenter de tuer le roi d'Espagne (31 mai 1906), le journaliste Emile Hinzelin veut démontrer l'inutilité de l'action violente et pour cela il a recours à l'hypothèse historique en prenant le cas de l'attentat d'Orsini (point de divergence évoqué par Joseph Edgar Chamberlin, dans « Si la bombe d’Orsini n’avait pas manqué Napoléon III », texte recueilli dans l'anthologie Une Autre histoire du monde. 2500 ans d'uchronies)

"Que serait-il arrivé, si Napoléon III avait été tué le 14 février 1858 ? Sans doute, le prince impérial, qui avait deux ou trois ans, aurait été pro- clamé empereur. La régence aurait été confiée à l'Impératrice, une Espagnole dévote, obstinément hostile à l'unification de l'Italie. Au lieu d'être détruit, l'empire aurait peut- être été consolidé."

Emile Hinzelin, "A propos de l'attentat", in Le Démocrate : Organe des Républicains radicaux et radicaux-socialistes du pays de Montbéliard, 10 juin 1906. 

Illustration: gravure anonyme XIXe siècle

samedi 5 août 2017

[un été en uchronie] Comte de Vaublanc, Si Lafayette... (1857)

Cet été, pour accompagner la publication de Une Autre histoire du monde. 2500 ans d'uchronies (collection ArchéoSF, éditions publie.net), le site ArchéoSF propose des fragments uchroniques anciens. Pour retrouver tous les épisodes de cette série cliquez ICI.


M. Vincent-Marie Viénot de Vaublanc (1756-1845) est de ces hommes politiques qui, dans une période troublée, parviennent à survivre à tous les régimes ou presque. Sa carrière se déroule de 1789 à 1830. Il se rallie successivement aux idées de la Révolution française (tendance royalisme modéré), à Napoléon Bonaparte (après le coup d'état du 18 brumaire), sert Napoléon Ier (il est préfet de Moselle entre 1805 et 1814), se rallie à Louis XVIII puis est député ultra-royaliste entre 1820 et 1827. 

Le comte de Vaublanc est connu pour avoir défendu La Fayette en 1792. Dans l'extrait de ses Mémoires (publiés en 1857), Vaublanc livre quelques hypothèses sur des actions que La Fayette aurait pu mener et ainsi changer l'histoire de France.

Le plus grand reproche qu'on ait fait à Lafayette est son inaction pendant la nuit du 6 octobre. C'était pendant son sommeil, à Versailles, que des factieux envahissaient le palais du roi et cherchaient la reine dans tous les appartements pour l'égorger: Cet attentat ne serait pas arrivé si Lafayette avait passé la nuit au château, et peut-être le roi n'aurait pas été dès le lendemain traîné captif à Paris. 

II y a quelque apparence que Lafayette était instruit de la fuite du roi en 1791, et qu'il aurait pu l'empêcher s'il l'avait voulu. Lorsqu'il envoya des aides de camp pour l'arrêter, le roi avait une avance si considérable qu'il serait arrivé à Montmédy, comme il le voulait, s'il n'avait pas été reconnu en route.
A la fin de 1792, Lafayette commandait une armée qui faisait éclater ouvertement une haine violente contre les jacobins, maîtres alors de Paris. Les régiments de cette armée, leurs colonels et des généraux adressèrent à la chambre des Députés les adresses les plus énergiques contre les factieux. Elles étaient secondées par la voix d'un grand nombre de provinces et de leur administrateur. Si Lafayette avait eu un de ces caractères vigoureux que nous trouvons dans notre ancienne histoire, il aurait marché sur Paris avec trois ou quatre mille hommes ; il y aurait trouvé trois bataillons excellents de garde nationale, plusieurs régiments suisses et un grand nombre de bons citoyens prêts à braver tous les périls pour le soutien du trône, et bien plus encore pour écraser une faction qui menaçait à la fois la vie et les propriétés de tous les hommes qui ne se déclaraient pas en sa faveur. La présence de Lafayette aurait enhardi la majorité des Députés, et il aurait pu facilement la conduire avec le roi à Compiègne ou à Rouen ; il n'aurait eu contre lui qu'une faible populace.

Mémoires de M. le comte de Vaublanc, Firmin-Didot frères, 1857, p. 175-176


samedi 29 juillet 2017

[Un été en uchronie] Maurice de Waleffe, Si Lénine... (1926)

Cet été, pour accompagner la publication de Une Autre histoire du monde. 2500 ans d'uchronies (collection ArchéoSF, éditions publie.net), le site ArchéoSF propose des fragments uchroniques anciens. Pour retrouver tous les épisodes de cette série cliquez ICI.

"Si Lénine avait bu chaque jour sa bouteille de vieux bourgogne, il aurait versé moins de sang pour changer un monde qui lui aurait paru mieux fait. Et si la conversation sur nos dettes, à Washington, s'était traitée entre quelques bonnes bouteilles, le sénateur Borah lui-même eut cessé de croire que le Français qui a de si savoureuses raisons d'aimer l'existence, tient essentiellement à faire la guerre."

Maurice de Waleffe, "Raffinements parisiens", in Les Modes, août 1928.

samedi 22 juillet 2017

[Un été en uchronie] Plutarque, Si Vercingétorix,...

Cet été, pour accompagner la publication de Une Autre histoire du monde. 2500 ans d'uchronies (collection ArchéoSF, éditions publie.net), le site ArchéoSF propose des fragments uchroniques anciens. Pour retrouver tous les épisodes de cette série cliquez ICI.

Dès l'antiquité, les historiens se livrèrent à des suppositions historiques, tentant de remettre en cause le déterminisme historique ou utilisant ces hypothèses à des fins de propagande (ce fut le cas de Tite-Live cherchant à démontrer la supériorité romaine sur les troupes macédoniennes, texte recueilli dans Une Autre histoire du monde).
Plutarque se laisse aller à ce penchant dans sa Vie de César: que ce serait-il passé si Vercingétorix avait attendu que César soit empêtré dans la guerre civile avec Pompée?



Entre les nations révoltées, les plus considérables étaient les Arverniens et les Carnutes, qui avaient investi de tout le pouvoir militaire Vercingentorix, dont les Gaulois avaient massacré le père, parce qu'ils le soupçonnaient d'aspirer à la tyrannie. Ce général, après avoir divisé son armée en plusieurs corps et établi plusieurs capitaines, fit entrer dans cette ligue tous les peuples des environs, jusqu'à la Saône ; il pensait à faire prendre subitement les armes à toute la Gaule, pendant qu'à Rome on préparait un soulèvement général contre César. Si le chef des Gaulois eût différé son entreprise jusqu'à ce que César eût eu sur les bras la guerre civile, il n'eût pas causé à l'Italie entière moins de terreur qu'autrefois les Cimbres et les Teutons.


Plutarque, "Vie de César", XVIII, in Vies Parallèles (vers 100-120 ap. JC)

Cette hypothèse est rappelée en 1863 par Michel Girard, dans son Histoire de Vercingétorix, éditée à Clermont-Ferrand, pour glorifier le chef gaulois et en faire un potentiel nouveau Brennus :


Plutarque a fait observer que si Vercingétorix eût attendu jusque-là pour appeler les Gaulois aux armes, il n'aurait pas rempli l'Italie de moins de terreur que les Teutons et les Cimbres. Si c'est un reproche qu'il a voulu adresser au héros arverne, il ne repose pas sur le plus léger fondement; car Vercingétorix ne pouvait prévoir un avenir que rien n'annonçait,puisque Pompée et César paraissaient alors unis par les liens de la plus étroite amitié. Vercingétorix au contraire, jugea parfaitement du moment où il fallait s'opposer à la politique envahissante des Romains dans la Gaule à la fin de leur sixième campagne, toute cette contrée, moins l'Arvernie et ses clients, et quelques parties de l'Aquitaine avait fléchi devant leurs armes victorieuses. Il appela aussitôt ses compatriotes à la liberté. En tardant davantage il avait à craindre que César ne soumette l'Arvernie et le reste de l'Aquitaine,et que les Gaulois, s'habituant au joug de Rome, ne restassent sourds à la voix d'un libérateur. Mais dans le cas où l'historien grec aurait voulu dire que si Vercingétorix avait connu en quel temps éclaterait la guerre entre Pompée et César, il devait, si c'était possible, attendre cette époque pour commencer la sienne, on ne pourrait qu'applaudir à la justesse de ce raisonnement.Vercingétorix alors, nouveau Brennus, aurait pu pendant que ces deux rivaux se disputaient, en Grèce,l'empire du monde, porter l'incendie au sein de Rome même; et, s'il était dans sa destinée de succomber, il serait mort après avoir rendu à l'Italie les maux sans nombre dont elle avait accablé la Gaule. 

Michel Girard, Histoire de Vercingétorix, 1863, p. 188-189

samedi 15 juillet 2017

[Un été en uchronie] Si Jeanne d'Arc... (1902)

Cet été, pour accompagner la publication de Une Autre histoire du monde. 2500 ans d'uchronies (collection ArchéoSF, éditions publie.net), le site ArchéoSF propose des fragments uchroniques anciens. Pour retrouver tous les épisodes de cette série cliquez ICI.




Le rédacteur anonyme du "Petit bulletin", chronique régulière publiée dans La Revue hebdomadaire, propose en novembre 1902 un texte sur les hypothèses historiques et définit un certain nombre de points de divergence.

Petit bulletin

Savez-vous quel est depuis quelques jours le problème à la mode, aussi bien dans les milieux lettrés
que dans les salons mondains? C'est de discuter la question de la guerre de Cent ans et de savoir si l'intervention de Jeanne d'Arc a été ou n'a pas été un bienfait pour la France.

— Si Jeanne d'Arc n'était pas venue, s'écrient les amateurs de paradoxes, nous n'eussions plus formé qu'un seul peuple avec l'Angleterre, et aujourd'hui nous aurions ensemble l'empire du monde. Ce qui fait que nous jouirions de la Paix, de la prospérité et d'une espèce d'âge d'or.

— Si Jeanne d'Arc n'était pas venue, répondent ceux qui prennent la question au sérieux, nous serions maintenant un troupeau d'esclaves, le dernier des peuples, et l'histoire de France n'existerait pas.

Admirons et envions pour leur naïveté les esprits ingénus qui s'amusent à refaire l'histoire. Nous avons tous passé, d'ailleurs, par ces séduisantes divagations. Et je crois même que la plupart des hommes n'en sont pas encore sortis. Quelle joie pour l'imagination et quelle dramatique volupté que de rebâtir le monde selon notre rêve en supprimant tel ou tel « accident » que nous croyons dû au hasard !

C'est que l'éducation historique que nous avons tous reçue jusqu'à ce jour, éducation qui remonte aux plus lointaines histoires classiques, nous présente la marche des siècles comme un beau roman, où des héros prédestinés et tout-puissants font et défont à loisir la trame des événements terrestres. C'est si théâtral, si décoratif et si agréable à notre esprit romanesque !

— Ah ! si Alexandre n'était pas mort si jeune !

— Si Annibal ne s'était pas endormi à Capoue!

— Si Vercingétorix avait vaincu César !

— Si Grouchy était arrivé à Waterloo!...

Et sur ces thèmes vertigineux, nous rebâtissons l'humanité.

Je dois reconnaître d'ailleurs que nous sommes encouragés dans une erreur pareille par les plus
illustres conducteurs de l'esprit humain. Blaise Pascal a écrit cette phrase célèbre : « Le nez de Cléopâtre, s'il eût été plus court, toute la face de la terre aurait été changée ! »

Eh bien ! n'en déplaise à l'excellent écrivain Charles Maurras, c'est là une absurdité toute pure, si vive soit l'image et si frappante l'idée. Essayons en effet d'en dégager tout le sens historique. Elle signifie :

— Si Cléopâtre n'avait pas été si belle, Antoine ne l'eût pas aimée; ne l'aimant pas, il n'eût pas été
affaibli ; n'étant pas affaibli, il eût vaincu Auguste et eût changé la face de l'empire romain.

Autant de suppositions, autant de naïvetés. Si Antoine a aimé Cléopâtre, c'est que ce lieutenant de
César était depuis longtemps un soudard ivrogne et voluptueux, et que fatalement, tôt ou tard, ses passions vulgaires et basses devaient le faire échouer devant le sobre, patient et rusé Auguste. S'il n'eût pas perdu son temps avec Cléopâtre, il l'eût perdu ailleurs, et de toute manière, étant données les deux natures des « imperatores » en conflit, c'est Antoine qui devait fatalement succomber.

Mais prenons même les choses de plus haut. Qu'y avait-il en présence à la bataille d'Actium? L'Occident et l'Orient, Rome et l'Egypte. En quoi donc « la face du monde aurait-elle changé »? En ce que l'Egypte l'eût emporté sur Rome ? Et cela eût dépendu d'Auguste ou d'Antoine ? De Cléopâtre et de son nez ? Quelle puérilité ! Qui ne voit, à l'étude profonde de l'histoire, que la tenace, patiente et ascendante Rome devait moralement, et depuis longtemps, l'emporter
sur la molle et lâche nation des Ptolémées — comme plus tard, par la même fatalité morale, les rudes barbares devaient écraser Rome tombée en faiblesse. En admettant même Antoine vainqueur à Actium, cet incident n'eût fait que retarder de quelques ans une conclusion inéluctable de l'histoire romaine. Rome n'en était pas à mourir d'une défaite; Trasimène et Cannes n'avaient pas empêché Carthage de tomber sous les coups de sa rude et volontaire ennemie.

Par conséquent, de toute manière, le nez de Cléopâtre n'a rien changé et ne pouvait rien changer à la marche irrésistible de l'histoire; et, malgré tout son génie, Pascal a prouvé qu'il avait, en matière historique, l'état d'âme d'un feuilletoniste ébahi.

Nous pouvons refaire le même travail pour toutes les suppositions chimériques de ceux qui rêvent sur le passé. Nous verrons partout qu'il n'y a jamais eu d'accidents dans l'histoire, et que les plus grands héros n'ont jamais pu arrêter la chute d'un peuple, quand ce peuple lui-même, par sa vertu ou son énergie, n'avait pas préparé d'avance l'oeuvre du héros. Témoin Annibal.

Mais je n'ai pas la prétention, en trois petites pages, de modifier l'âme enfantine des peuples occidentaux. Et nous serons toujours les fils de ces Hellènes charmants et puérils, pour qui la vie fut une fable merveilleuse.

Anonyme, « Petit bulletin » in La Revue hebdomadaire, novembre 1902



mercredi 12 juillet 2017

[Musique] Alexandre Spengler, En souvenir de Jules Verne (1943) (2/2)

La semaine dernière nous nous sommes intéressés à la suite musicale En souvenir de Jules Verne (1943) d'Alexandre Spengler (voir l'article). 
Le concert est annoncé le 20 février 1943, sans mention au titre des pièces jouées (Symphonie, Souvenir de Jules Verne, Vision antique et Images), dans Comoedia (qui publie ensuite la même annonce les 27 février et 6 mars) :



Jouée pour la première fois le 13 mars 1943, elle est critiquée par Tony Aubin dans le numéro de Comoedia du 3 avril 1943:

Tumultueux, désordonné, enivré du fracas qu'il déverse, voici M. Alexandre Spengler de qui la modestie n'attend certes pas le nombre des années ! Il est normal en effet que cette modestie n'attende rien de quelqu'un qui l'ignore si parfaitement. Car une réclame éhontée a précédé le festival symphonique que cet auteur a donné de ses œuvres. [...]

J'ai entendu une « Symphonie du Feu» dont on souhaiterait qu'elle se purifiât elle-même,[...] et un «Hommage à Jules Verne», vaste poème en quatre parties où sont censées revivre les images chères à notre enfance du « Voyage au centre de la terre » et des aventures des capitaines « Hatteras », « Grant » et « Nemo ». Ce trio d'officiers distingués parle un langage musical véhément, décoratif et interchangeable. On ne peut nier qu'il y ait dans tout cela un certain tempérament et que de l'abondance et de la richesse de l'instrumentation employée naisse une exubérance sonore assez saisissante — surtout quand c'est un artiste de la classe et du soin de Gustave Cloex qui prend l'ingrate charge de lui donner la vie — mais où la poésie ? où l'émotion ? où cette conduite intelligente du discours qui nous associe à la vie même d'une œuvre et nous gagne et nous conquiert et nous possède ? Musique pléthorique, tornade de printemps. M. Spengler ignore-t-il que les plus fortes vagues s'éparpillent en écume, cette écume en poussière et cette poussière en néant? 

Pierre Berlioz dans Paris-Soir (2 avril 1943) est bien moins sévère:


Un grand festival symphonique dirigé par Gustave Cloez vient de mettre en lumière le nom d'Alexandre Spengler, jeune compositeur qui représente de façon hautement qualifiée le noble enseignement de la Schota Cantorum, non que celui-ci ait mis sur lui une empreinte définitive. Comme dans d'autres cas, Alexandre Spengler, maigre son attachement à sa discipline artistique s'en évade avec la soif de la nouveauté, la curiosité de l'inattendu et un haut goût marqué pour le fantastique. Les « Deux Images », un «Hommage à Jules Verne », « Vision antique » et surtout la «Symphonie du feu » nous ont fait prendre contact avec un musicien d'une chaleureuse exaltation qui séduit par sa netteté d'accents.

samedi 8 juillet 2017

[Un été en uchronie] Ray Ventura, Le Nez de Cléopâtre (1938)

Cet été, pour accompagner la publication de Une Autre histoire du monde. 2500 ans d'uchronies (collection ArchéoSF, éditions publie.net), le site ArchéoSF propose des fragments uchroniques anciens. Pour retrouver tous les épisodes de cette série cliquez ICI
Cette semaine: Musique !
Ray Ventura et son orchestre proposent dans le film Feux de joie (1938) une belle liste de points de divergence dans la chanson Le Nez de Cléopâtre.



Si le nez de Cléopatre avait été plus long,
Si le grand Pagannini n'avait pas joué de violon,
Et si Roméo n'avait pas rencontré Juliette,
On n'en serait pas là !

Si vraiment tous les chemins ne menaient pas à Rome,
Si le père Adam n'avait pas tant aimé les pommes,
Si les gars de Jéricho n'avaient pas eu de trompettes,
On n'en serait pas là !

Oh non !
Sans tout cela, on n'aurait pas d'ennuis !
Oh non !
Tous nos tracas seraient bien vite enfuis ! 

Car si la Joconde n'avait pas son fameux sourire,
Si Cambrone n'avait pas eu son petit mot à dire,
Si François Premier s'était payé une bicyclette,
On n'en serait pas là !

Si le nez de Cléopatre avait été plus long,
Si les femmes pouvaient dire oui quand il ne faut pas dire non,
Et si place de l'Opéra on faisait pousser des fraises,
On n'en serait pas là !

Si on pouvait se saouler avec de l'eau de Vichy,
Si l'huile de ricin pouvait guérir la calvitie,
Et si avec la baudroie y avait pas de mayonnaise,
On n'en serait pas là !

Voilà, voilà pourquoi la vie est plutôt belle,
Voilà, voilà pourquoi votre fille est muette ! 

Si il ne pleuvait toutes les fois que l'on part en picknick,
Si tous les garçons bouchers sortaient de Polytechnique,
Si tous les oiseaux de France chantaient la Pimpolaise,
On n'en serait pas là !

Si le nez de Cléopatre avait été plus long,
Si soudain Raimu n'avait plus l'accent de Toulon,
Si Tino Rossi savait jouer de la guitare,
On n'en serait pas là !

Si monsieur Léon Blum criait viva Mussolini,
Si Pierre Dac était mannequin au casino de Paris,
Et si Maurice F________ se mariait avec Sonia _________
On n'en serait pas là !

C'est fou !
Tous nos tracas tiennent à bien peu de choses,
Mais en tout cas, nous en savons la cause ! 

Si Michel Simon n'avait pas tant de sex-appeal,
Si monsieur Léon Jouhaux dansait le big appeal,
Si l'orchestre Ray Ventura ne faisait pas de tintamarres,
On n'en serait pas là ! !

jeudi 6 juillet 2017

[Précommandes] Une Autre histoire du monde. 2500 ans d'uchronies

L'anthologie Une autre histoire du monde couvre 2500 ans d'uchronies de l'antiquité jusqu'à l'entre deux guerres. Des textes patrimoniaux et des textes rares (pour certains inconnus jusqu'à aujourd'hui car non mentionnés dans les ouvrages de référence).
Les précommandes sont ouvertes !


«Que se serait-il passé si Alexandre le Grand avait affronté Rome? Si les habitants d’Amérique avaient traversé l’Atlantique avant les Européens? Si Louis XVI avait dominé la Révolution française? Si Napoléon III était mort assassiné en 1858? Si l’Allemagne avait attaqué le France en 1905? Si le chemin de fer avait été inventé après l’automobile?»

Au sommaire

Hérodote — « Polymnie » 
Tite-Live— « Digression sur Alexandre de Macédoine »
Alain-René Lesage— Les Aventures de monsieur Robert Chevalier dit de Beauchêne 
Delisle de Sales— « Premier tableau d’une révolution qui n’aurait eu que la raison pour agent et pour modèle » 
Edmond Texier— extrait de Les Femmes et la fin du Monde 
Henri Mazel— « Un peu d’uchronie »
Capitaine Danrit— « Si nous avions eu la guerre » 
Joseph Edgar Chamberlin— « Si la bombe d’Orsini n’avait pas manqué Napoléon III » 
Émile Faguet— « Sur Mirabeau » 
Claude Berton— « Si Henry Becque avait été un “moins de trente ans” » 
Georges Girard— « Blücher ?… C’était Grouchy !, La victoire de Waterloo »
Henri de Noussanne— « Si Louis XVI avait dominé la Révolution »
Jacques Pascal— « Si le chemin de fer… »

  A paraître le 23 août 2017 !
Vous pouvez précommander 
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mercredi 5 juillet 2017

[Musique] Alexandre Spengler, En souvenir de Jules Verne (1943) (1/2)

En souvenir de Jules Verne est une suite symphonique du compositeur Alexandre Spengler (1913-1996). Quand on tombe sur une référence que l'on ne connait pas on essaie de trouver des informations et le moins qu'on puisse dire c'est que celles concernant Alexandre Spengler et ses rapports avec l'anticipation (au sens large) sont aussi parcellaires qu'intrigantes.


C'est un article paru le 10 mars 1943 dans Le Matin qui m'a mis sur la piste d'Alexandre Spengler:






Jules Verne en musique 

par un jeune compositeur


Salle Pleyel, un orchestre de 115 musiciens répète, L'immense nef s'emplit de sonorités étranges. Je me sens emporté dans des régions musicales inconnues.
- Vision antique... me souffle quelqu'un à l'oreille.
Ce sont des millénaires révolus qui s'évoquent ainsi moi. Et, soudain, la Vision prend fin.
L'auteur de cette fresque symphonique est près de moi. Grand garçon blond. Français d'origine slave, Alexandre Spengler, que, samedi prochain, on va révéler l'attention du monde de la musique, n'a que 29 ans.

Le calvaire d'un artiste

S'il réussit jamais - et pourquoi ne réussirait-il pas ? - à imposer un idéal nouveau. Spengler pourra dire qu'il ne l'aura dû qu'à son talent et à son énergie jamais lassée. C'est le cas de répéter que le génie, c'est la patience. Sa vie, Spengler me l'a lui-même contée. C'est le plus angoissant des films.
- Ma mère se trouva seule pour m'élever m'a-t-il dit. Combien péniblement il lui fallut travailler !... A 20 ans, je me mariai. Des années durant, ma femme et moi nous menâmes une existence de privations et de luttes sans nom. Nous vivions dans une mansarde. Ma femme écrivait des contes de fées et donnait des leçons de langues vivantes Quant à moi, je fus, tour d tour copiste, commis, laveur de voitures... Entre temps j'échafaudais des projets musicaux si démesurés que je n'arrivais pas toujours à les mener à bien.
- Votre premier succès ?
- Il date de 1936. C'est alors qu'eut lieu la première audition de mon Ouverture. Mais je n'en restai pas moins aux prises avec les pires difficultés matérielles... 1940 vit la naissance de mon premier enfant j'étais épuisé, mais heureux. Vous dire au milieu de quel dénuement J'ai orchestré mon Hommage à Jules Verne !…
- Quoi ! Jules Verne ?
- Oui, quatre évocations : Voyage au centre de la terre, A la recherche du capitaine Grant, Hatteras au pôle Nord et le Nautilus... J'ai toujours été attiré par le fantastique, voire même par le supra-terrestre. Je suis féru d'astronomie. J'ai écrit des romans où il est question de voyages interplanétaires, de mondes habités
Une personnalité singulièrement originale, on voit, et attachant qu'Alexandre Spengler.



E.-F. XAU., in Le Matin, 10 mars 1943

Alexandre Spengler affirme qu'il a écrit des romans où il est question de voyages interplanétaires, de mondes habités. Le catalogue de la BNF ne connait aucune de ses oeuvres de fiction. Pourtant, quand Spengler est admis à la Société astronomique de France (séance du 4 avril 1943 soit moins d'un mois après l'interview et ce qui confirme son intérêt pour l'astronomie) il est bien annoncé comme compositeur de musique et romancier:


En revanche le catalogue de la BNF mentionne En souvenir de Jules Verne (voir la notice) dans l'édition de 2014 sans indiquer la date de première exécution. Grâce au journal Le Matin on peut préciser que la suite musicale a été jouée pour la première fois le samedi 13 mars 1943.


Les éditions Henry Lemoine ont édité En souvenir de Jules Verne avec cette présentation:



Les quatre mouvements de cette suite ne sont pas des "illustrations", musicales descriptives. Ce sont des évocations d'ambiances, traduisant l'esprit et l'atmosphère des quatre ouvrages en question du romancier. C'est même pour cette raison que certains titres ont été modifiés, pour mieux répondre au caractère général desdits ouvrages.

I - Voyage au Centre de la Terre est
Une évocation de monde minéral et de la formidable pesanteur des inébranlables assises de l'écorce terrestre. En outre, l'idée d'une descente progressive des héros du livre à travers les anfractuosités ténebreuses de l'épaisseur granitique y est également évoquée.
II - Le Nautilus et son Capitaine Nemo
(Mobilis in mobile) évoque le fabuleux sous-marin le Nautilus se glissant, mobile, rapide, puissant et insaisissable, à travers les couches liquides de l'Océan, - et l'âme indépendante, hardie et investigatrice de son animateur, le légendaire Capitaine Nemo.
III - A la Recherche du Capitaine Grant
Traduit l'idée-fixe d'une incessante et obstinée recherche pleine de tension angoissée, orientée toujours vers un même but, vers une même esperance, - recherche sans cesse interompue par le même obstacle : la fausse piste. Aprês un ultime et âpre effort pour aboutir, la recherche se termine dans un esprit tranquille et apaisé, - le Capitaine Grant ayant été retrouvé par hasard sur l'île Tabor. IV - Hatteras au Pôle Nord
Traduit l'ambiance morne et immaculée des paysages polaires au milieu desquels vogue le navire du Capitaine Hatteras, et l'étrange et navrant drame qui se joue dans l'âme du héros qui, fasciné toute sa vie par l'obsession d'atteindre le Pôle Nord, sombre définitivement dans la démence lorsqu'il l'a atteint. Désormais, - tel une aiguille aimantée, - tout son être ne sera plus attaché qu'à un point de l'espace, un point immuable, géometrique, toujours le même, à l'exclusion de toute autre réalité... Le point qui indique le Nord (fin du morceau : un son mince, persistant, irrémédiablement isolé dans le lointain inaccessible où il se perd, - note longuement tenue par un hautbois tout seul qui finit par s'éteindre).
Contenu Voyage au centre de la terre (2'10) - Le Nautilus et son Capitaine Nemo (2'25) - A la recherche du Capitaine Grant (3') - Hatteras au pôle nord (2')

Source de l'article du Matin : Gallica


La semaine prochaine nous reviendrons sur la réception critique de la première exécution publique de cette suite musicale.


samedi 1 juillet 2017

[Un été en uchronie] H. Polge, Si Ravaillac avait échoué (1967)

Cet été, pour accompagner la publication de Une Autre histoire du monde. 2500 ans d'uchronies (collection ArchéoSF, éditions publie.net), le site ArchéoSF propose des fragments uchroniques anciens. Pour retrouver tous les épisodes de cette série cliquez ICI.

Que ce serait-il passé si Ravaillac n'avait pas assassiné Henri IV le 14 mai 1610? C'est à cette question que tente de répondre dans une note de bas de page d'un article consacré aux transports en Gascogne à l'époque pré-industrielle H. Polge qui ajoute un élément uchronique technique : et si Henri IV avait voyagé dans un autre type de véhicule? 


 "Si l'on en croit les estampes populaires du temps, le carrosse où a été assassiné Henri IV ne comportait pas d'avant-train tournant. Par suite il devait être facilement bloqué, circonstance qui a probablement favorisé l'attentat de Ravaillac (lequel a atteint le roi en mettant un pied sur une borne, l'autre sur un rayon). A petites causes, grands effets : si Ravaillac avait échoué, la guerre aurait éclaté avec les Habsbourg. On peut donc penser que le destin de l'Europe aurait été différent si le monarque avait circulé dans un véhicule comportant une broche ouvrière."

H. Polge, "Les techniques pré-industrielles en Gascogne gersoise. Les transports.",
 in Bulletin de la Société archéologique et historique du Gers, juillet 1967

Image: Assassinat d'Henri IV par Ravaillac (estampe), source Gallica.
Retrouvez tous les articles de cette série en cliquant ICI.

mercredi 28 juin 2017

Hector Berlioz, Euphonia ou la ville musicale (1844 - 1852) (3)

Le compositeur Hector Berlioz a beaucoup écrit et parmi ses textes se trouve la nouvelle Euphonia ou la ville musicale, nouvelle de l'avenir recueillie dans Les Soirées de l'orchestre (1852) qui est une version plus courte de la première publication datant de 1844. ArchéoSF vous invite à lire la troisième partie de cette nouvelle se déroulant en 2344 !

Pour (re)lire la première partie, cliquez ICI
 
Pour (re)lire la deuxième partie, cliquez ICI





Euphonia
Nouvelle de l’avenir



PARIS.
(Un salon splendidement meublé).
MINA (seule).
    Ah ça ! mais, il me semble que je vais m’ennuyer ! Ces messieurs se moquent-ils de moi ! Comment ! pas un d’eux n’a encore songé à me proposer quelque chose d’amusant pour aujourd’hui ! Me voilà seule, abandonnée depuis quatre longues heures. Le baron lui-même, le plus attentif, le plus empressé de tous, n’est pas encore venu !... Peut-être ont-ils bien fait, ma foi, de me laisser tranquille ; ils sont si cruellement sots tous ces beaux qui m’adorent. Ils ne savent jamais que parler que de fêtes, de courses, d’intrigues, de scandales, de toilette ; pas un mot qui décèle l’intelligence ou le sentiment de l’art, rien qui vienne du cœur. Et je suis artiste avant tout, moi, et artiste par... l’âme, par... le cœur. D’où vient que j’hésite à le dire ?... Suis-je bien sûre, dans le fait, d’avoir un cœur et une âme ?... Peuh ! Voilà déjà que je ne me sens plus le moindre amour pour Xilef. Je n’ai pas même répondu à ses brûlantes lettres. Il m’accuse, il se désespère, et je pense à lui... quelquefois, mais rarement. Allons, ce n’est pas ma faute, si, comme dit mon imbécile de baron, les absents ont toujours tort, et les présents sont toujours acceptés. Je ne suis pas chargée de refaire le monde. Pourquoi est-il parti ? Un homme qui aime bien ne doit jamais quitter sa maîtresse ; il doit ne voir qu’elle au monde, et compter tout le reste pour rien.
FANNY (entrant).
    Madame, voici vos journaux et deux lettres.
MINA (ouvrant un journal).
    Voyons !... Ah ! la fête de Gluck à Euphonia dans huit jours ! J’y veux aller, j’y chanterai. (Lisant.) « L’hymne composé par Shetland occupe toute la ville, est le sujet de toutes les conversations. On n’a jamais encore, pensons-nous, exprimé plus magnifiquement un plus noble enthousiasme. Shetland est un homme à part, un homme différent des autres hommes par son génie, par son caractère, par le mystère de sa vie. » Fanny, appelez ma mère.
FANNY (en sortant).
    Madame, vous ne lisez pas vos lettres ; je crois qu’il y en a une de votre fiancé, M. Xilef.
MINA (seule).
    Mon fiancé ! Le drôle de mot. Ah ! que c’est ridicule un fiancé ! Mais il peut aussi m’appeler sa fiancée ! Je suis donc ridicule ! Sotte fille, avec ses termes grotesques ! Tout cela me déplaît, me crispe, m’exaspère ........................... Elle n’a que trop bien deviné. Oui, cette lettre est de mon fidèle Xilef. C’est cela... des reproches... ses souffrances... son amour……… toujours la même chanson… Jeune homme ! tu m’obsèdes. Décidément, mon pauvre Xilef, te voilà flambé ! Eh ! au fait, ils sont insupportables, ces êtres éternellement passionnés ! Qui est-ce qui les prie d’être constants ?… Qui l’a prié de m’adorer ?... Qui ?... Eh ! mais, c’est moi, ce me semble. Il n’y songeait pas. Et maintenant qu’il a perdu pour moi le repos de sa vie (phrase de romans)... c’est un peu leste de le planter là ! Oui, mais... on ne vit qu’une fois.
    Voyons l’autre missive ! (Riant). Ah ! ah ! voilà une épître laconique ! Un cheval, très-bien dessiné, pardieu, et pas un mot. C’est à la fois une signature et une phrase hiéroglyphique ! Cela signifie que je suis attendue pour une course au bois par mon animal de baron. Il courra sans moi. (Madame Happer s’avance pesamment.) Mon Dieu, ma mère, que vous êtes lente à venir quand je vous appelle ! Je suis ici à me morfondre depuis plus d’une demi-heure. Je n’ai pas de temps à perdre cependant !
MADAME HAPPER.
    De quoi s’agit-il donc, ma fille ? quelle nouvelle folie allez-vous entreprendre ? Vous voilà bien agitée !
MINA.
    Nous partons !
MADAME HAPPER.
    Vous partez !
MINA.
    Nous partons, ma mère !
MADAME HAPPER.
    Mais je n’ai pas envie de quitter Paris, je m’y trouve fort bien ; surtout si, comme je le soupçonne, c’est pour aller rejoindre votre pâle amoureux. Je le répète, Mina, votre conduite est impardonnable, vous manquez à ce que vous me devez et à ce que vous devez à vous-même. Ce mariage ne nous convient en aucune façon, ce jeune homme n’a pas assez de fortune ! Et puis il a des idées, des idées si étranges sur les femmes ! Tenez, vous êtes folle, trois fois folle, pardonnez-moi de vous le dire, et même niaise, avec tout votre esprit et tout votre talent. On n’a jamais vu d’exemple d’un tel choix, ni d’une telle manie d’épousailles. Je pensais pourtant que la société brillante que vous voyez habituellement ici vous avait un peu remise sur la voie du bon sens ; mais il paraît que vos caprices sont des fièvres intermittentes et que voilà l’accès revenu.
MINA (s’inclinant avec un respect exagéré).
    Ma respectable mère, vous êtes sublime ! Je ne dirai pas que vous improvisez à merveille, car c’est, j’en suis sûre, pour préparer ce sermon que vous m’avez tant fait attendre ! N’importe, l’éloquence a son prix. Mais vous prêchiez une convertie. Or donc, nous partons ; nous allons à Euphonia ; je chante à la fête de Gluck ; je ne pense plus à Xilef ; nous changeons de nom pour nous mettre, dans le premier moment, à l’abri de ses poursuites ; je m’appelle Nadira, vous passez pour ma tante ; je suis une débutante autrichienne, et le grand Shetland me prend sous sa protection ; j’ai un succès fou ; je tourne toutes les têtes ; pour le reste... qui vivra verra.
MADAME HAPPER.
    Ah ! mon Dieu, bénissez-la ! Je retrouve ma fille. Enfin la raison... embrasse-moi, ma toute belle. Ah ! j’étouffe de joie ! Plus de ces sottes opinions sur de prétendues promesses ! A la bonne heure ! Oui, partons. Et ce petit niais de Xilef qui se permettait de songer à ma Mina et de vouloir me l’enlever. Ah ! que j’aie au moins le plaisir de lui dire son fait, à cet épouseur ; c’est moi que cela regarde, et je vais... Morveux ! une cantatrice de ce talent, et si belle ! Oui, mon garçon, elle est pour toi, va, compte là-dessus. En dix lignes je le congédie ; dans deux heures nos malles sont faites, notre navire de poste est prêt, et demain à Euphonia, où nous triomphons, pendant que le petit monsieur nous poursuivra dans la direction contraire. Ah ! je vais lui donner des nœuds à filer. (Madame Happer sort en soufflant comme une baleine, et en faisant des signes de croix.)
FANNY (qui est rentrée depuis quelques instants).
    Vous le quittez donc, madame ?
MINA.
    Oui, c’est fini.
FANNY.
    O mon Dieu, il vous aime tant, et il comptait tant sur vous ! Vous ne l’aimez donc plus, plus du tout ?
MINA.
    Non.
FANNY.
    Cela me fait peur. Il arrivera quelque malheur ; il se tuera, madame.
MINA.
    Bah !
FANNY.
    Il se tuera, cela est sûr !
MINA.
    Assez, voyons !
FANNY.
    Pauvre jeune homme !
MINA.
    Ah ça, vous tairez-vous, idiote ? Allez rejoindre ma mère et l’aider à faire nos préparatifs de départ. Et pas de réflexions, je vous prie, si vous tenez à rester à mon service. (Fanny sort.)
MINA (seule).
    Il se tuera !... Ne dirait-on pas que je suis obligée... D’ailleurs est-ce ma faute... si je ne l’aime plus ! »
    Elle se met au piano et vocalise pendant quelques minutes ; puis ses doigts, courant sur le clavier, reproduisent le thème de la première symphonie de Shetland qu’elle a entendue six mois auparavant. Et elle murmure en jouant : « Réellement c’est beau cela ! Il y a dans cette mélodie quelque chose de si élégamment tendre, de si capricieusement passionné !... » Elle s’arrête... Long silence... Elle reprend le thème symphonique : « Shetland est un homme à part !... différent des autres hommes... par son génie, son caractère (jouant toujours) et le mystère de sa vie... (elle prend le mode mineur) il ne m’aimera jamais, au dire de Xilef ! » Le thème reparaît fugué, disloqué, brisé. Crescendo. Explosion dans le mode majeur. Mina s’approche d’une glace, arrange ses cheveux en fredonnant les premières mesures du thème de la symphonie... Nouveau silence. Elle aperçoit la lettre du baron qui contient un cheval dessiné au trait ; elle prend une plume, trace sur le col de l’animal une bride flottante, et sonne. Un domestique en livrée paraît. « Vous rendrez ceci au baron, lui dit-elle, c’est ma réponse. (A part.) Il est assez bête pour ne pas la comprendre.
FANNY (entrant).
    Madame, tout est prêt.
MINA.
    Ma mère a-t-elle écrit à ... ?
FANNY.
    Oui, madame, je viens de porter sa lettre à la poste.
MINA.
    Montez toutes les deux dans le navire, je vous suis. »
    La femme de chambre s’éloigne. Mina va s’asseoir sur un canapé, croise ses bras sur sa poitrine et demeure un instant absorbée dans ses pensées. Elle baisse la tête, un imperceptible soupir s’échappe de ses lèvres, une légère rougeur vient colorer ses joues ; enfin saisissant ses gants, elle se lève et sort, en disant avec un geste de mauvaise humeur : « Eh ! ma foi, qu’il s’arrange ! »

A suivre !