dimanche 30 septembre 2012

Les dimanches de l'abbé Béthléem 13: juin 1909


Treizième épisode de notre exploration de Romans-Revue dirigée par l'Abbé Bethléem qui proposait au début du XXe siècle une lecture morale (rigoriste même) des parutions récentes (voir la présentation sur ArchéoSF).
Cette semaine, le mois de juin 1909.


Commençons cette copieuse chronique ( car il y a beaucoup de matière conjecturale dans ce numéro du juin 1909 de Romans Revue) par un conseil à la jeunesse donnée dans ce numéro de Romans Revue avec ces Quelques livres à conseiller au sortir du collège : 
« De romans, vous n'en trouverez qu'un petit nombre. L'excellent livre de M. l'abbé Bethléem: Romans à lire et romans à proscrire vous renseigne mieux que nous ne pourrions le faire sur ce point. Et puis — lui-même ne nous contredira pas, — vous avez mieux à faire, jeunes gens, qu'à lire de romans.
[…] Si ce sont les aventures qui vous passionnent..., dirai je ce que je pense ? oui ?... Eh bien ! vous êtes encore un peu... jeunes. Mais de grâce, remplacez cependant les Jules Verne et les Paul Féval, ou même les Conari, Doyle, par les Houssaye, les Costa, les Biré, les Hyde de Neuville, en attendant que vous goûtiez les Thureau-Dangin, les Vandal, les Kurth, les Goyau. »

Dans la critique des périodiques de l'époque, après avoir copieusement éreinté Le Siècle, journal républicain et souvent anticlérical, apparaît une longue étude de Je Sais Tout (édition Lafitte) dont le contenu est qualifié de « bouillabaise d'images incohérentes et de légendes tronquées » et Romans Revue condamne «La manie qui règne à l'heure, actuelle et emporte les journaux et les revues, c'est, non pas de traiter sérieusement une question sérieuse, ni même de dire quelque chose, mais de paraître au courant, d'avoir un petit mot pour tout et sur tout. »
Je Sais Tout est l'un des rares revues à trouver grâce (un peu) aux yeux (sensibles) des rédacteurs de Romans Revue pour la partie rédactionnelle: « on nous apporte de petits renseignements bien choisis et gentiment arrangés, on nous les donne sans prétention et l'on respecte suffisamment la morale et la religion. C'est quelque chose. » Il ne faut pourtant pas en abuser: « Qu'on en lise un peu de temps en temps, pour se distraire, passe. Qu'on ne lise guère que cela — et Je Sais Tout n'a rien de meilleur ni de plus sérieux, ni de mieux fait que cela, ordinairement, — qu'on ne lise que cela, franchement, c'est inadmissible... »
Mais quand on passe au contenu littéraire, la critique devient plus acerbe.
Il passe ainsi en revue des romans ou nouvelles policiers signés Maurice Leblanc ou Conan Doyle, avec ces termes:
« Les romans de Je Sais Tout, ses comédies et ses nouvelles, sont les plus propres que je connaisse, à déséquilibrer l'esprit, à détraquer les nerfs, à faire chavirer la raison.
Comédie policière : SHERLOCK HOLMES, comédie en 4 actes, tirée par M. Pierre Decourcelle, du roman de Conan Doyle.
L'AIGUILLE CREUSE, NOUVELLES AVENTURES D'ARSÈNE LUPIN les premières avaient été publiées au cours des années précédentes roman du même genre que Sherlock Holmes, par Maurice Leblanc.
On a dit assez, dans Romans-Revue, ce que vaut ce genre de romans. Ceux qui ne seraient pas convaincus pourraient lire l'ouvrage de M. Louis Proal sur le Suicide et le crimepassionnels (chez Alcan). Je n'insiste pas ».
L'auteur dit ensuite quelques mots sur des nouvelles fantastiques:
L'Homme qui a vu le Diable , par Gaston Leroux. Le mystérieux Dajan-Phim par Michel Corday, LA TRESSE BLANCHE, par René Maizeroy, On? par Maurice Level. Toutes ces nouvelles reposent sur des données superstitieuses et relatent des faits d'occultisme. Tantôt l'auteur y croit ou feint d'y croire ; tantôt il explique fort naturellement — du moins il essaie —des phénomènes extraordinaires. Dans tous les cas, il aiguille l'imagination, il pousse la curiosité vers des problèmes fort troublants, vers des expériences excessivement dangereuses.

Suivent d'autres textes:

LE MIRAGE par Abel Hermant, LES TROIS MASQUES par Charles Méré, Le grand moteur Rrown-Péricord par Conan Doyle, mettent en scène des criminels déséquilibrés, hallucinés, complètement en dehors de la morale courante, et irresponsables. De même TÉNÈBRES par Victor Margueritte.
Dans cette dernière nouvelle, on prend soin moins, de nous avertir qu'il s'agit d'un plaidoyer — et combien tapageur — contre la peine de mort. C'est aussi un plaidoyer contre la peine de mort que l'on essaie dans la CROIX DE FER, par J. H. Rosny, même dans la FLÈCHE AU CURARE, par le même H. Rosny. Je citerai encore : LE PUITS DE GLOIRE par H. Duvernois, histoire abracadabrante d'un homme de génie, assassiné par un confrère jaloux, qui lui vole ses manuscrits et devient fou. LA DORMEUSE par André de Lorde, cas de léthargie assez troublant.
Tous ces romans, contes ou comédies, nous transportent dans une atmosphère très spéciale, où on ne respire que meurtre, passion, folie, erreur judiciaire et magie. C'est à vous renverser les têtes les plus solides, « à vous faire douterde tout ou croire à tout »,comme dit René Maizernoy, à vous tordre les nerfs et à vous halluciner. Cette littérature-là n'est bien saine pour personne.

C'est donc cette présence des textes de fiction qui fait émettre des réserves à Léon Jules: « De tout cela que conclure ? En somme, s'il n'y avait les romans, Je Sais Tout serait peut-être l'une des moins mauvaises parmi les revues neutres. Il a même parlé avec éloges de nos missionnaires ; et je n'ai trouvé qu'un seul article qui put choquer peut-être la croyance traditionnelle. Mais il y a les romans, et, à eux seuls, ils suffisent amplement à justifier nos alarmes. »

Les amateurs de littérature conjecturale peuvent se référer à l'excellente "esquisse bibliographique des oeuvres conjecturales et fantastiques" parues dans Je Sais tout réalisée par Jean-Luc Boutel.

Les "Romans du mois" proposent trois oeuvres relevant de la conjecture avec Marcel Barrière, Le Monde Noir et Henry Kistemaeckers, Aéropolis et O de Traynel, Elisabeth Faldras.

Marcel Barrière les trouve dans les lointaines régions de l'Afrique.La dépopulation de la France le préoccupe. Notre décadence l'effraie. Le remède en est dans notre immense empire africain.Un prince, après une vie de désordres, a donné sa démission d'officier. Ruiné, il est recueilli par d'anciens maîtres, les Oratoriens de Toulon. Un ami lui écrit qu'il démissionne lui aussi, pour se faire explorateur. Ils font, tous deux,deux magnifiques champions de la France : ils rêvent de lui conquérir l'âme africaine. L'un se fait père blanc, et fonde une cité nouvelle au Niger. L'autre, le prince, devient gouverneur du Tchad. C'est ainsi, sans se décourager, qu'ils continuent de lutter pour leur idée généreuse, pour le salut de la France, après les affaires de Fachoda et du Maroc.C'est ainsi que la patrie, sauvée, des désastres provoqués par l'avènement du socialisme, trouve là-bas des formes inconnues qui l'aideront à tenir, tête au kaiser, à l'Europe entière, et se refait par la France noire.
L'étrange et l'invraisemblable, M. Kistemaekers va les chercher dans l'air.Mais ceci n'est plus un roman à thèse ou à idées, c'est le roman comique de l'aviation, écrit avec la verve un peu grosse d'un flamand qui voudrait dire en français des plaisanteries.Ce sont les mémoires de l'aéroplane. Il s'est multiplié, il est devenu légion. L'air en est obscurci. Du ciel, tombent toutes sortes de choses désagréables pour les pauvres piétons. Le soleil manque: une maladie nouvelle se produit qui est vite guérie heureusement. Toutes ces histoires d'un autre monde sont contées avec le sérieux et la gravité qu'y mettrait un vieux pacha. Il paraît qu'elles sont spirituelles et comiques. . . .Le narrateur finit par être pris par les Jaunes qui sont tombés sur l'Europe désarmée et grâce à sa force musculaire parvient être un noble japonais passant ici-bas une vie idéale.[...]Voulez-vous de l'aventure, du singulier et de l'étrange ?Lisez le livre d'O de Traynel qui vous en donnera à foison. On croirait d'une réédition, d'une transposition de Vers plus de Joie dont il était parlé ici même il n'y a pas très longtemps.Plus d'Europe : les Etats fédérés de l'Europe ont leur siège à Bruxelles. Faldras et sa fille ont découvert un sérum qui prolonge la vie : Faldras lui-même a déjà 340 ans.Mais la vie prolongée amène la famine dans le pays jaune surpeuplé. Les Jaunes — avez-vous remarqué la place qu'ils tiennent dans tout roman qui fait la chronique de l'avenir?— les Jaunes ont envahi l'Europe, comme une nuée de sauterelles, et grâce à des engins perfectionnés, électrocuteurs, brûleurs, aéronefs, bombes courantes, dominent le vieux continent. Paris est assiégé, Berlin est pris. Electrica, la ville souterraine où sont retirés pour le travail Faldras et sa fille Elisabeth, va être prise à son tour. Grâce aux ingénieurs, une mine de montagne provoque, un volcan qui détruit l'armée jaune qui l'attaquait. Après mille combats et péripéties, on apprend qu'Elisabeth Faldras vient de faire la découverte à laquelle elle songeait depuis longtemps : des pilules minuscules contiennent tous les éléments nutritifs, faites avec l'eau, l'air et le reste. On n'a plus à craindre la famine, La paix se fait entre blancs et jaunes qui vivront désormais vieux et pacifiques.

Dans le "Carnet de Romans Revue", il est question de Paschal Grousset, plus connu sous le pseudonyme d'André Laurie:

Paschal GROUSSET naquit en Corse en 1844. Il fut d'abord carabin ; mais en 1869, il entra à La Marseillaise, à côté de Rochefort. Victor Noir fit sa fortune. A la suite d'une lettre de Pierre Bonaparte à tin journal corse, Grousset avait, en effet, envoyé au prince ses témoins.L'un d'eux était Noir. Il en mourut, et ce coup de pistolet tira de l'ombre son client, qui se mit à reluire presque tout de suite au soleil de la Commune. Le gouvernement révolutionnaire le bombarda Ministre des Affaires étrangères, et cela lui valut la Nouvelle : car il échappa encore à la balle des Versaillais. En 1874, il s'évadait du bagne, et il vécut jusqu'à l'amnistie, en Australie et à Londres, d'expédients et au besoin d'indélicatesses. Elu plus tard député, il espéra un portefeuille ; mais tant d'anciens communards assiégeaient le pouvoir, qu'il échoua.Il a publié de nombreuses brochures ; il a collaboré au Temps où sous le nom de Philippe Daryl, il envoya d'abord des correspondances anglaises, puis des romans traduits de l'anglais, tels Polly, La Légende de Godiva, L'Enquête du Coroner, En Yacht.Sous le nom de Tiburce Maray, il publia dans le même journal de nombreux articles sur la vie publique d'Outre-Manche et une série de plaidoyers sur « Les jeux à l'école de l'éducation nationale », et enfin des romans : Un ménage royal, Vasili Samarin.II reste surtout — j'allais dire seulement— de lui, les ouvrages qu'il signa André Laurie, dans le Magasin d'éducation et de récréation, chez Hetzel : Scène de vie de collège dans tous les pays (13 volumes) ; Atlantis, Le capitaine Trafalgar ; Les chercheurs d'or de l'Afrique Australe (3 vol.) ; L'héritier de Robinson ; de New-York à Brest en 7 heures ; Le rubis du Grand Lama ; Sélène-Company Limited (2 vol.) ; Le secret du mage. Ces ouvrages pourraient entrer dans la bibliothèque d'un bachelier qui aime les voyages et les aventures.
A dimanche prochain!

(PS: les images et les liens vers les "dimanches" de l'abbé Béthléem seront prochainement intégrés dans ce billet)



vendredi 28 septembre 2012

Mangez des pâtes, gagnez un Martien et sa soucoupe !

Un buvard publicitaire annonçant une prime martienne pour les gourmands !



Source de l'image: Delcampe

mercredi 26 septembre 2012

Louis Figuier, La Femme avant le déluge (feuilleton, épisode 6)


Nous voici plongés pour la sixième semaine consécutive dans la comédie de Louis Figuier La Femme avant le déluge.
ArchéoSF a présenté le texte et reproduit l'avertissement de l'auteur (épisode 1) puis proposé les trois premières scènes (épisode 2 et épisode 3). Christiana et Diane sont des amoureuses malheureuses mais peu à peu un espoir naît grâce à la ruse de Diane  (épisode 4). Christiana se prend à rêver... Apparaissent sir Evans et Fresquelly, tous deux géologues, le premier étant devenu totalement monomaniaque au point de refuser la société contemporaine. Un bel exemple de savant un peu frappadingue mais peu dangereux pour les autres...  (épisode 5). Vient désormais le temps de la comédie!

LA FEMME AVANT LE DELUGE

SCÈNE VIII

FRESQUELLY, RAMPONEAU, DIANE.

FRESQUELLY, apercevant Ramponeau et Diane, part.)

Ramponeau et sa nièce. c'est parfait. (Saluant, Haut.) M. Ramponeau... Madame de Beaugençy... je suis d'autant plus enchanté de vous voir que j'ai un service à vous demander.
    RAMPONEAU.
Mon cher savant, je viens d'acheter aux pêcheurs Yakoustes une énorme cargaison d'ivoire fossile, que je revendrai à Paris, avec un bénéfice de trois cents pour cent; et quand j'ai tait un marché de ce genre, je n'ai rien à refuser & personne. Je vous suis donc tout acquis.

FRESQUELLY, à Diane.

Et vous, belle dame, êtes-vous dans la même intention bienveillante?.

DIANE, riant
Non; je ne m'engage qu'en connaissance de cause. De quoi s'agit-il ?
FRESQUELLY
De sauver sir Evans.

DIANE
Il court quelque danger ?

FRESQUELLY
Le plus grand!

RAMPONEAU.
Et nous pouvons le sauver ?

FRESQUELLY.
Je le crois.

DIANE
Que faudra-t-il faire pour cela ?

FRESQUELLY.
Jouer la comédie.

SCÈNE VIII
LES MÊMES, LUDOVIC, il est entré par la droite, avant les derniers mots, avec son fusil et son carnier.

LUDOVIC, s'avançant.
Quelle est cette plaisanterie, mon cher savant ?

FRESQUELLY.
Ah rien n'est plus sérieux. Apprenez que sir Evans est en proie à une véritable monomanie, et qu'il faut absolument l'en guérir.

LUDOVIC.
Une monomanie?... J'ai toujours pensé qu'il finirait par là... Et quelle est sa monomanie?

FRESQUELLY.
Il est amoureux d'une femme d'avant le déluge.

DIANE, riant.
Pas possible !

FRESQUELLY.
C'est comme je vous le dis. Et la comédie que je voudrais vous faire jouer, consisterait à présenter à sir Evans une jeune fille, en lui persuadant qu'elle
remonte aux temps primitifs.

LUDOVIC.
Je comprends ! Le cœur de notre jeune toqué ne peut battre que pour une femme pouvant justifier de cinquante mille ans d'existence. Vous voulez lui présenter cet oiseau rare, pour le ramener à des sentiments réels, et guérir sa manie.

FRESQUELLY.
Je vois avec plaisir que vous comprenez ma pensée et mon projet.

LUDOVIC.
Seulement, il y a une difficulté. c'est de trouver une jeune fille en état de jouer le rôle de la femme avant le déluge.

A suivre!

mardi 25 septembre 2012

L'Epatant, n° 1331, Le diamant du professeur Digolouff

Les expériences scientifiques se déroulent parfois bien mal et donnent des résultats inattendus, à moins qu'il ne s'agisse d'un déguisement?



Source de l'image: BD Nostalgie

lundi 24 septembre 2012

Enigme du lundi : mais qu'est-ce donc?

Personne n'a trouvé la solution à l'énigme de la semaine dernière. Il s'agissait en fait d'un phonographe pour poupée automate. Le phonographe était inséré dans les entrailles d'un poupée (de grand taille tout de même) et donnait l'illusion de la parole.

Qui découvrira ce qu'est l'appareil ci-dessous?

Source de l'image: Gallica

dimanche 23 septembre 2012

Les dimanches de l'abbé Béthléem 12: mai 1909

Douzième épisode (et non des moindres, vous allez être gâtés cette semaine!) de notre exploration de Romans-Revue dirigée par l'Abbé Bethléem qui proposait au début du XXe siècle une lecture morale (rigoriste même) des parutions récentes (voir la présentation sur ArchéoSF).
Cette semaine, le mois de mai 1909.

Pour ce qui concerne notre domaine, ce sont trois oeuvres que nous relèverons: Le Rour de Pierre Souvestre et Marcel Allain (un roman délirant à lire absolument!), La Cité du sommeil de Maurice Barrère et un texte d'anticipation militaire de  Gaudin de Villaine paru dans un périodique.


La partie consacrée à l'étude d'un périodique (dont bien peu trouvent grâce aux yeux des collaborateurs de Romans Revue) porte en mai 1909 sur le journal L'Auto. Grand périodique sportif, il comporte aussi des textes littéraires et parmi les rédacteurs on trouve Pierre Souvestre, créateur de Fantômas par exemple :

M. Pierre Souvestre, ayant sans doute entendu parler du ROMAN DE RENARD a voulu moderniser les légendaires personnages de Renard, Brun l'ours et dame Cigogne et il nous a donné une suite de contes incompréhensibles, bêtes à faire pleurer, où, l'on ne sait, qui l'emporte de l'invraisemblance dans les idées ou de la niaiserie prétentieuse dans le style

Retenons surtout cette critique du Rour (l'auteur ne donne pas le nom des auteurs mais ce sont bien Pierre Souvestre et Marcel Allain qui écrivirent ce roman délirant) dont les faiblesses signalées par l'auteur de l'article (Léon Jules) sont précisément ce qui fait le bonheur des lecteurs d'aujourd'hui:

Je signale, dans le même ordre de mérite littéraire, le ROUR, roman-feuilleton paru dans I'AUTO, en janvier, février et mars. J'ai lu beaucoup de romans et de plusieurs sortes : je dois à la vérité de. dire que jamais je n'en ai lu qui, de près ou de loin, ressemblassent à ce ROUR. C'est incompréhensible et fou d'un bout à l'autre. Le personnage principal est un individu qui joue simultanément trois personnages différents, et ce, grâce à certains secrets de haute alchimiequ'il a découvert dans l'Inde. Il est à la fois un convenable jeune homme, - un vieux savant, et en réalité un pauvre avorton humain. Il a inventé et tient à sa disposition de mirifiques instruments qui lui permettent de voler dans, les airs, de naviguer sous l'eau et de se donner, à volonté, toute l'énergie et la vigueur physique dont il a besoin. Il commet crimes sur crimes et meurt enfin, victime de son immoralité, après avoir hypnotisé, séquestré et presque tué une jeune fille. C'est absurde, immoral, et aussi étranger à la littérature que les boniments abracadabrants, d'un quelconque prestidigitateur forain.
Dans la section "A travers les Romans du mois", un «roman pour les grandes personnes», l'anticipation La Cité du sommeil de Maurice Barrère dont l'action se situe en 2250.

Voilà le roman curieux, étrange, extraordinaire. Voici venir le buffle des buffles.Donc, en 1950, à Paris, arbitré des élégances, on a inventé un sérum qui endort pour 300 ans. Les dormeurs sont couverts d'une cloche en verre, avec, à côté d'eux, le sérum qui les réveillera 300 ans après, en effet, ils ouvrent des yeux étonnés sur le monde transformé.
Machines volantes, fauteuils roulants, plus de routes, des maisons ambulantes, plus de domestiques, tout à l'électricité, même la cuisine et la police, la paix aux ménages,des antiquaires qui vendent pour chefs-d'oeuvre des plaquesd'assurance de 1950, des croûtes pour des Bougereau, des grands liseurs qui lisent les pensées à travers l'espace ; voilà le spectacle qu'offre la France de 2250.Mais Jumiés, le député socialiste, l'un des revenants de trois siècles, essaie de troubler l'ordre avec la complicité d'un savant. On les fait sauter tous deux, et la ville entière. Cataclysme. La sérénité revient. Certains dormeurs se font endormir de nouveau pour 300 ans. Un jeu sans fin, quoi !Mais le romancier ne les réveille plus. Ce sera pour un prochain roman sans doute.


La rubrique nécrologique cite l'illustrateur Caran D'Ache, l'un des précurseurs de la bande dessinée:

CARAN D'ACHE, de son vrai nom Emmanuel POIRE, (1858-1909), célèbre, dessinateur et caricaturiste qui avait fourni une quantité énorme de dessins à diverses publications illustrées. On ne pouvait pas dire qu'il fût roué ou cynique, mais il était de ces gens qui se sont mis délibérément en dehors de toute morale établie et racontent, avec une simplicité enfantine, toutes sortesd'actions qui n'ont presque jamais que les sens pour mobile.

La revue des périodique signale la parution de ce texte dans Le Correspondant daté du 10 avril 1909:
GAUDIN DE VILLAINE. En cas de guerre, l'invasion du Cotentin.
Après recherches, il s'avère qu'il s'agit du récit d'une attaque future de Cherbourg par la voie terrestre et l'on retrouve des Allemands utilisant des brigades cyclistes comme l'imaginait le Capitaine Danrit dans Le cyclisme militaire aujourd'hui et demain. (texte de Danrit disponible dans la section Téléchargement d'ArchéoSF)


A dimanche prochain! 

A lire sur ArchéoSF:



jeudi 20 septembre 2012

Les voitures du futur (1948)

Comment imaginait-on les voitures du futur en 1948? Eléments de réponses dans cette vidéo !


mercredi 19 septembre 2012

Louis Figuier, La Femme avant le déluge (feuilleton, épisode 5)


Nous voici plongés pour la cinquième semaine consécutive dans la comédie de Louis Figuier La Femme avant le déluge.
ArchéoSF a présenté le texte et reproduit l'avertissement de l'auteur (épisode 1) puis proposé les trois premières scènes (épisode 2 et épisode 3). Christiana et Diane sont des amoureuses malheureuses mais peu à peu un espoir naît grâce à la ruse de Diane  (épisode 4). Christiana se prend à rêver... Apparaissent sir Evans et Fresquelly, tous deux géologues, le premier étant devenu totalement monomaniaque au point de refuser la société contemporaine. Un bel exemple de savant un peu frappadingue mais peu dangereux pour les autres...



LA FEMME AVANT LE DELUGE



SCÈNE V

CHRISTIANA. Seule.

C'est de l'amour ! … j'aimerais sir Evans ! … Ah ! Qu'il ignore toujours ; car s'il le savait, j'en mourrais de honte... Je voudrais pouvoir prolonger son séjour ici, mais c'est impossible. Bientôt, il partira, il retournera en Europe, et les garçons de Yakoust viendront me parler encore de mariage !... Ils sont affreux les garçons de Yakoust, avec leur face plate et leurs yeux hébétés, et je les trouverai plus laids encore en revoyant dans mes rêves les traits de sir Evans...

Elle entre, rêveuse, dans la chaumière.




SCÈNE VI

FRESQUELLY, SIR EVANS, il a l'air rêveur.

Un PETIT PAYSAN les suit, portant une bêche, des marteaux, une boite de fer blanc, un filet rempli de minéraux, tout l'attirail d'un géologue. Ils entrent par le fond.

FRESQUELLY, au petit paysan

Petit Nicolas, va porter tout cela à l'auberge du Renard bleu. (Le petit paysan sort par la gauche.) (A sir Evans.) Eh bien, mon cher Evans, voilà donc le but de notre voyage aux bords de la Léna, pleinement rempli ! Nous étions venus, connaissant la célèbre découverte faite au temps de Cuvier, tâcher de trouver sous le sol de ces rivages, durcis par le froid, le corps intact d'un Mammouth, et nous avons été assez heureux pour y parvenir... Je suis encore tout émerveillé d'un pareil succès !... Découvrir sous la terre glacée, un Éléphant, dont la chair est encore parfaitement conservée. Pouvoir manger un bifteck qui remonte au déluge... mais c'est admirable, incroyable ! invraisemblable !

SIR EVANS.
Pardonnez-moi, mon cher professeur, si je ne partage pas votre enthousiasme mais ce n'est pas à l'état de conserve que j'aurais voulu voir ces colosses des temps primitifs. J'aurais voulu les voir vivants, debouts, majestueux et terribles. J'aurais voulu contempler leurs formidables troupeaux, écrasant sous leurs pieds des fougères arborescentes, et déracinant, comme des brins de paille, les sapins des forêts de l'ancien monde.

FRESQUELLY.
Mais c'est un rêve que vous faites-là, mon cher Evans ! Prenez garde rêver l'impossible est parfois dangereux.

SIR EVANS.
Mon cher maître, je n'ai jamais connu ma mère, morte peu après ma naissance, et mon père succomba bientôt, à une maladie de langueur. Je me sentais envahi, à mon tour, par le spleen héréditaire, et je prenais en dégout les hommes, la nature et la vie. Mais Dieu vous envoya sur ma route. « Je vous sauverai! » me dites-vous. Et m'entourant d'une tendresse sans bornes, m'enseignant votre noble science, vous m'avez fait aimer les hommes et la nature... Grâce à vous, j'ai maintenant un but, un intérêt, une passion, dans ma vie. Grâce à vous, une étude nouvelle captive mon esprit, fortifie mon âme, et remplit les lourdes heures de mon existence... Ne m'empêchez donc pas de laisser errer ma pensée sur les grands spectacles de l'ancien monde. J'aime à évoquer les premiers hommes qui ont rencontré, sur la terre, à peine sortie du chaos, tous les hasards, tous les dangers, toutes les luttes de la vie... Qui dira jamais leurs terreurs, leurs angoisses, leurs souffrances, devant les périls qui les menaçaient ; mais aussi leurs surprises, leurs attendrissements, leurs joies et leurs extases, à la vue des merveilles que montrait à leurs yeux la virginité de la terre?Ah! que n'ai-je été le frère de ces premiers enfants de la création!

Il tombe, rêveur, sur le banc de mousse.

FRESQUELLY, à part.
Ce n'est plus le spleen, c'est l'idée fixe!... Il est sur le chemin de la folie!... Il faut, à tout prix, changer le cours de ses pensées il faut l'arracher d'ici. (A Evans.) Eh bien, mon jeune ami, je crois que nous pouvons, maintenant, dire adieu à la Sibérie. Nous avons trouvé le superbe fossile que nous étions venus chercher aux bords de la Léna; nous pouvons repartir.

SIR EVANS.
Libre à vous de repartir, mon cher maître; pour moi, je reste ici.

FRESQUELLY.
Vous voulez rester dans ce pays sauvage ?

SIR EVANS.
J'y suis décidé ! Ici je n'aurai plus le spectacle du prosaïsme de la terre actuelle je vivrai dans le souvenir de la nature étrange et mystérieuse des Ages primitifs. Mon imagination fera renaître les animaux fantastiques, les plantes gigantesques, testeurs bizarres, dont les empreintes sont incrustées dans les profondeurs de ce sol glacé... Ah! maître, laissez-moi aux visions qui m'enivrent !

FRESQUELLY.
Voyons,voyons, sir Evans, vous avez confiance en moi, n'est-ce pas? Vous partirez avec moi ; vous reviendrez à Paris, le bonheur vous attend.
Mouvement de sir Evans

SIR EVANS, avec doute
Le bonheur?

FRESQUELLY.
Oui, je congé à vous faire accorder, à Paris, la main d'une femme jeune, charmante, et...

SIR EVANS, il se lève vivement.
Un mariage Je vous en prie, ne me parlez jamais ni de mariage ni d'amour... J'aime... mais celle à qui j'ai donné mon coeur est une femme que je ne verrai jamais qu'à travers le mirage de ma pensée.

FRESQUELLY.
Et qui donc aimez-vous ?

SIR EVANS.
J'aime la femme idéale et pure, qui vivant à une époque lointaine, n'a connu ni la coquetterie, ni l'hypocrisie, ni le mensonge, nés de la civilisation moderne !

FRESQUELLY, à part
Il est amoureux d'une femme avant le déluge! Décidément c'est une monomanie !

SIR EVANS.
Pourquoi retournerais-je en Europe ? Je n'y verrais que des femmes frivoles, légères ou capricieuses et des hommes curieux, indifférents ou jaloux ? Je reste, en Sibérie. J'y reste, pour respirer le souffle large et pur des âges disparus, et sourire à l'être idéal qui captive mon cœur.
Il sort, lentement, par le fond.

FRESQUELLY, seul.
Il est complétement fou ! Et c'est moi qui, en le bourrant de géologie, pour le guérir du spleen, l'ai mis en cet état !...Ah! il faut, au plus tôt, le rendre à lui-même, le ramener au calme et à la raison !... Mais comment? Menaces et prières ont peu de prise sur an cerveau malade... Le reconduire, malgré lui, en Angleterre, serait dangereux. Que faire pour le sauver ?Quel moyen employer?... Si je pouvais?. (il se frappe le front, comme s'il trouvait une idée.) Ah ! j'ai trouvé (! Il sort de sa poche un carnet.) Oui, c'est cela! je tiens mon idée!... Écrivons tout de suite.

Il écrit sur un carnet. 

A suivre !

mardi 18 septembre 2012

L'Epatant n° 92, 6 janvier 1910

Une belle image dans la veine de Méliès s'étalait sur la couverture du n° 92 de L'Epatant le 6 janvier 1910:


Les amateurs d'illustrés anciens visiteront avec plaisir le site BD Nostalgie d'où est extraite cette image.

dimanche 16 septembre 2012

Les dimanches de l'abbé Bethléem 11: avril 1909



Onzième épisode de notre exploration de Romans-Revue dirigée par l'Abbé Bethléem qui proposait au début du XXe siècle une lecture morale (rigoriste même) des parutions récentes (voir la présentation sur ArchéoSF). Cette semaine, le mois d'avril 1909.

On relèvera le premier article qui traite des problèmes financiers de la presse d'opinion et qui s'appuie sur l'expérience malheureuse d'un journal... anarchiste La Révolution.


Pour ce qui concerne notre domaine deux oeuvres à noter (plus un faux ami):

La section "Livres de géographie et de voyages" présente un ouvrage d'anticipation, comme quoi il ne s'agit pas de se précipiter sur la seule section des romans à lire (ou à éviter):



Marcel BARRIÈRE ; Le monde noir, roman sur l'avenir des sociétés humaines. (Lemerre, 3f 30.).   C'est encore au coeur de l'Afrique que nous transporte M. Marcel Barrière, mais pour prophétiser ce que sera le monde noir dans quatre ou cinq siècles, alors que la France ruinée par le socialisme sera transplantée chez les Négrillons... Elle est bien peu intéressante cette série d'événements fictifs, où s'agitent un vaporeux prophète Rafaël, et un mystique Baratine. L'épopée s'achève par un grand Palabre, en l'honneur du dieu Soleil, au milieu des invocations à Allah et des youyous frénétiques.


La section A travers romans du mois propose une critique d'un recueil de nouvelles d'HG Wells: Douze histoires et un rêve (éditions Mercure de France, 1909). 



H.-G. Wells vide ses tiroirs. Ses douze histoires, et son rêve, sont du moins toutes semblables par l'étrangeté, le mystère et l'intérêt, toutes choses dont est coutumier l'auteur d'Une étrange Visite. Ce sont des anecdotes appuyées sur les progrès futurs de la science, sur l'étude des dernières inventions et des probables découvertes. On a comparé Wells à Jules Verne. Il y a du vrai. Mais il est plus artiste et meilleur écrivain, bien que plus aventureux dans ses opinions philosophiques et morales Ce livre qu'on vient de traduire est bien capable de donner une idée de son oeuvre entière. Il déroutera peut-être ceux qui ne le connaissent,, pas encore. II les "frappera, et les intéressera, en ne les choquant guère. 
On trouve encore une pièce de théâtre qui a pour titre La Femme de demain d'Arthur Lefebvre mais c'est un faux ami qui n'a rien de conjectural malheureusement...



A dimanche prochain!

A lire sur ArchéoSF:

Les dimanches de l'abbé Bethléem 1: mars-mai 1908



samedi 15 septembre 2012

A. Sternfeld, Le Vol dans l'espace cosmique

Les ouvrages de vulgarisation scientifique sont parfois audacieux dans leurs prévisions pour le futur. A. Sternfeld dans Le Vol dans l'espace cosmique imagine en 1954 ce que pourrait être le rôle des fusées. Le chapitre De l'utopie à la science du vol cosmique rappelle le rôle important de la fiction dans l'imaginaire du vol spatial. Puis au fil du livre, Sternfeld avec que "la fusée résoud le problème des voyages interplanétaires", décrit "la vie à bord d'un cosmonef" (le livre est traduit du russe, nul étonnement donc à voir les mots cosmonef et cosmonaute), s'interroge sur "la signalisation à travers les espaces intersidéraux (mettra-t-on des feux rouges? respecterons-nous la priorité à droite? ^___^) et voit même l'homme partir "Vers la constellation du Centaure... Il conclue avec ce chapitre "Utopie d'hier, réalité de demain".
Plus d'un demi-siècle plus tard, on ne peut que constater que l'homme n'a posé le pied que dans la banlieue de la terre (sur la Lune à quelques reprises) et que le voyage vers Mars semble pour le moins lointain... de là à atteindre Alpha du Centaure... il faudra encore attendre quelques siècles.
En fait de science, on est en pleine science... fiction!


Ce billet est publié dans le cadre du challenge Summer Star Wars VI lancé par M. Lhisbei.

vendredi 14 septembre 2012

Paris Futur, Les Grands boulevards ( 1905 )

Le Paris futur imaginé par le réalisateur du photo-montage (vers 1905) nous montre une route aussi encombrée que le ciel et tous les incidents qui peuvent découler des embouteillages.


Source de l'image: Delcampe

jeudi 13 septembre 2012

Temps X, dossier spécial An 2000

Temps X a berçé l'enfance ou la jeunesse de beaucoup d'entre nous. Voici un extrait du dossier spécial An 2000 diffusé le 23 juin 1979...

mercredi 12 septembre 2012

Louis Figuier, La Femme avant le déluge (feuilleton, épisode 4)

Nous voici plongés pour la quatrième semaine consécutive dans la comédie de Louis Figuier La Femme avant le déluge.
ArchéoSF a présenté le texte et reproduit l'avertissement de l'auteur (épisode 1) puis proposé les trois premières scènes (épisode 2 et épisode 3). Christiana et Diane sont des amoureuses malheureuses mais peu à peu un espoir naît grâce à la ruse de Diane...

LA FEMME AVANT LE DELUGE

Scène III (fin - lire le début)

RAMPONEAU, seul.
Diane a raison, c'est un amoureux, mais ce ne sera jamais un mari... Elle aura fait pour rien, ses dix-huit cents lieues... (Il regarde sa montre) Bigre ! et .mes défenses d'éléphants que j'oubliais !... Si je ne veux pas me laisser enlever mon ivoire par les acheteurs russes, il faut me rendre bien vite à l'auberge du Renard bleu, où sont déjà arrivés les pêcheurs du pays, avec leurs sacs pleins d'ivoire, et les marchands russes, avec leurs sacoches pleines d'argent.
Il sort par la gauche

SCÈNE IV

DIANE, CHRISTIANA, entrent par la droite.

CHRISTIANA.
Vous croyez donc, Madame, que sir Evans viendra dîner avec nous ?

DIANE.
Sans doute. Pourquoi manquerait-il aujourd'hui au repas qui nous réunit chaque jour? N'a-t-il pas, comme nous, accepté ta cordiale hospitalité? N'est-il pas heureux de retrouver dans ta chaumière, un peu de ce confortable qui lui rappelle sa patrie ?

CHRISTIANA, joyeusement.
Ainsi, vous pensez que sir Evans est heureux ici?

DIANE.
Autant que sir Evans puisse être heureux quelque part.

CHRISTIANA.
Hélas c'est vrai il est toujours triste, pensif, rêveur... Il regarde sans voir... Ainsi, moi, qui me trouve avec lui, chaque jour, depuis son arrivée, eh bien il m'a à peine regardée. (Soupirant.) Je crois qu'il ne me connaît pas.

DIANE, riant
C'est bien possible. Pourquoi aussi n'es-tu pas un mastodonte, ou une coquille pétrifiée ?

CHRISTIANA.
Alors, si j'étais un mastodonte ?.

DIANE.
Il ferait attention à toi, je t'en réponds. Il n'a d'yeux que pour les fossiles. Si tu étais née avant le déluge, sir Evans raffolerait de toi. (Mouvement de Christiana,) Oui, ma chère Christiana, une momie âgée de dix mille ans pourrait seule se flatter d être adorée de ce forcené géologue... Mais puisque tu ne comptes que dix-huit printemps; puisque tu es vivante et jolie, tu n'as aucun droit fixer ses regards... Il faut en faire ton deuil, mon enfant, sir Evans ne t'aimera jamais... ce qui est fâcheux, car tu l'aimes.

CHRISTIANA, avec émotion.
Ne dites pas cela. Madame. Moi ! la fille d'un simple pêcheur! moi, la pauvre orpheline sans fortune, j'oserais aimer un riche et noble gentleman? Le ciel me préservera d'un tel amour!... Je ne dois pas, je ne veux pas aimer sir Evans!... Ah je vous en supplie, dites-moi que je ne l'aime pas!

DIANE, elle lui prend la main doucement.
Et pourquoi vas-tu, chaque jour, sur le chemin des Mes d'ivoire, attendre ce jeune homme? Pourquoi tressailles-tu lorsqu'il court un danger? Pourquoi te voit-on rougir lorsqu'il arrive, et pâlir lorsqu'il nous quitte? (Elle met la main sur le cœur de Christiana.) Pourquoi ton cœur bat-il plus vite, lorsque tu penses à lui ?

CHRISTIANA, confuse.
Je... je ne sais pas, Madame.

DIANE.
Je le sais, moi... Ce sentiment que tu ignores, Christiana, ce trouble qui, malgré toi, s'empare de ton âme, cette joie qui fait rayonner ton front, dès que sir Evans apparaît, et !a mélancolie qui l'obscurcit, dès qu'il n'est plus là; ta douleur de passer inaperçue dans sa vie ; ton émotion, en entendant prononcer son nom ton bonheur de regarder son image en toi même; tout cela, mon enfant, c'est de l'amour... Un amour chaste et pur, que tu n'as point à cacher, qui ne sera peut-être jamais partagé, mais dont la flamme, douce et tranquille, illuminera le reste de ta vie... Moi aussi, d'ailleurs, chère Christiana, j'aime et ne suis pas aimée.

CHRISTIANA.
Que voulez-vous dire, Madame?

DIANE.
Tu déplores l'indifférence de sir Evans moi, je m'inquiète des sentiments de Ludovic Que la souffrance de nos deux coeurs soit un lien entre nous. (Elle lui tend la main.) Donnons-nous la main, ma chère car ni toi ni moi, n'épouserons jamais celui que nous aimons... (Changeant de ton.) Sur ce, mon oncle doit avoir terminé son marché, et il ne me pardonnerait jamais de n'avoir pas assisté a la livraison de son ivoire. Je vais le rejoindre a l'auberge du Renard bleu, où tous les marchands sont réunis.. (Elle se dirige vers la gauche.) (Se retournant.) Trop !... ou pas assez!... voilà les hommes !

Elle sort par la gauche.

A suivre!