mardi 31 mai 2011

Une semaine de Science Fiction sur France Culture


Grâce au Dr Mabuse, contributeur au forum BDFI, j'ai récupéré les informations qui suivent. Les amateurs d'anticipation ancienne retiendront sans doute surtout les deux premiers épisodes consacrés à Jules Verne et aux dystopies mais comment résister à un numéro sur Philip K. Dick, à un autre sur le Space Opera et un dernier sur l'intelligence artificielle?


Une semaine de Science Fiction sur France Culture :
Les Nouveaux chemins de la connaissance
Science-fiction 1/5 : Jules Verne, père fondateur
http://www.franceculture.com/player?p=r … te-4257157
Science-fiction 2/5 : les dystopies
http://www.franceculture.com/player?p=r … te-4257171
"1984" et le totalitarisme utopique.
Science-fiction 3/5 : Ubik de Ph. K. Dick
http://www.franceculture.com/player?p=r … te-4257179
Science-fiction 4/5 : Il y a bien longtemps, dans une galaxie lointaine...
http://www.franceculture.com/player?p=r … te-4257195


Science-fiction 5/5 : L'Intelligence Artificielle
http://www.franceculture.com/player?p=r … te-4257211

dimanche 29 mai 2011

Le navire aérien de Monsieur H. Vanaisse (1867)


L'aérostation est devenue l'un des éléments incontournables de toute bonne uchronie dont l'action se déroule à partir de la fin du XIXe siècle et plus encore de tout roman steampunk. Ci-dessous est reproduit un article de 1867 présentant un navire aérien qui ferait bonne figure dans nombre de romans relevant de ces genres.



H. Vannaisse n'a pas craint, après tant d'autres, de rependre la question de la navigation aérienne, et, si nous en jugeons par le nombre d'adhérents qu'a déjà réunis la société dont il poursuit, en ce moment, la constitution, pour l'exploitation de son système, sous le nom de « Compagnie des transports universels, » il paraît avoir fait faire un pas en avant à cette question si controversée, mais en même temps si digne d'attirer l'attention de tous ceux qui, ne limitant pas l'essor de l'intelligence et du travail à l'objectif du présent, poursuivent le progrès des sciences en vue de leur application dans un avenir plus ou moins rapproché.

Avant de donner la description du nouveau navire aérien de M. Vannaisse, nous ne pouvons mieux faire que de citer quelques lignes d'une brochure publiée par l'inventeur, dans le but d'exposer les principes qui doivent concourir à la réalisation pratique de la navigation aérienne.

« Nous ne voyons dans le ballon ordinaire, dit M. Vannaisse, qu'un objet actuellement de pure curiosité; — si on lui donne des proportions gigantesques, il devient impossible de maîtriser ses mouvements pour peu que le vent s'élève (témoin le résultat des deux voyages du Géant. — Quant à lui donner une direction, il n'y faut pas songer, la forme sphérique s'y oppose ; tout au plus parviendrait-on à le faire tourner sur lui-même comme un tonton.

« Ensuite, quels services pourraient rendre de simples petits ballons, en admettant même la possibilité de leur direction ? Aucun.

« Il faut donc envisager la question sous un autre aspect, et se dire que l'océan des airs étant autrement grand que l'océan des eaux, il convient d'y proportionner les navires qui devront le parcourir.

« Les navires aériens, suivant nous, seront comparables aux grands clippers de l'océan; — ils s'avanceront, soit au milieu des plaines, soit sur le sommet des collines, hors de portée du sol comme les vaisseaux en rade, la poupe tournée au vent, et toujours prêts à par- tir après avoir fait leurs provisions. — Un service de descente et de remonte sur des plates-formes ad hoc se fera de l'intérieur même et par l'équipage, pour les embarquements et les débarquements.

« Ces navires, quant à présent, se borneront à utiliser le vent en naviguant dans son sens, mais avec la faculté de s'écarter plus ou moins de sa ligne, soit à droite, soit à gauche, au moyen d'un gouvernail particulier mis en action d'une certaine façon, et d'une voilure appropriée.

« Ils pourront monter ou descendre suivant le besoin sans perdre de gaz ni de lest; — toutefois, nous ne songeons pas à les faire s'élever au delà d'une hauteur moyenne, sauf les cas où il faudra aller chercher des courants particuliers, ou s'éloigner promptement de régions tourmentées.

« Le problème étant ainsi posé, il nous a fallu chercher une combinaison pratique et économique susceptible de satisfaire à toutes les exigences d'un tel plan. »

Ayant ainsi exposé les idées de M. H. Vannaisse sur la question de la navigation aérienne, nous allons décrire la disposition qu'il a imaginée et qui est représentée dans les dessins ci-joints.
La fig. 1 est une élévation latérale;
La fig. 2 est un plan du navire au niveau de la galerie;
La fig. 3 est une perspective prise à l'arrière.

L'appareil se compose d'une immense carcasse à pièces très légères, résistante dans sa partie supérieure surtout, — de forme allongée et plus large que haute, — et dont l'intérieur est divisé en compartiments de grandeurs diverses pour contenir -.les uns, la force ascensionnelle répartie en une grande quantité d'enveloppes pour éviter qu'un accident puisse compromettre la sécurité;— les autres, les voyageurs, agrès et organes nécessaires à la marche et à la direction.

La figure 1 représentant le navire vu de flanc permet d'apprécier la disposition des principaux organes destinés à produire la direction. Les deux hélices placées à l'arrière serviront de propulseur en
temps de calme. Elles seront également utilisées pour descendre obliquement, sans perte de gaz ni de lest, lorsque des déplacements du centre de gravité auront par avance déterminé une certaine inclinaison du navire dans un sens ou dans l'autre.



Les hélices placées de chaque côté de l'avant sont indépendantes l'une de l'autre. Par leur action combinée avec celle du vent agissant sur les voiles on pourra marcher obliquement dans le sens des courants. Le jeu de ces hélices latérales ayant pour effet de créer un point d'appui artificiel à l'avant, on orientera les voiles et on réglera leur tension d'après la ligne à suivre et en raison du degré d'écartement à maintenir.
Au-dessous de la petite galerie inférieure est appendue la nacelle mobile qui sert à donner accès dans le navire par le panneau d'ouverture du puits central.
La fig. 2e, qui représente l'appareil vu en plan, donne une idée du mode de construction et de distribution de l'intérieur du navire.

Les enveloppes à gaz (nombreuses pour assurer la sécurité) sont solidement fixées à la charpente principale intérieure et ne portent pas sur le filet qui maintient la couverture extérieure. Elles sont en communication avec les réservoirs, pompes, etc., qui existent dans la cale du navire à proximité du lest.
La partie centrale (augmentée à dessein pour rendre plus saisissables les détails d'aménagement) est destinée à loger l'équipage, les voyageurs, machines et agrès, provisions, marchandises, etc. .
De chaque côté du navire se développent les voiles latérales planes, qui sont mobiles dans leurs divisions et ont pour objet de modérer les mouvements verticaux d'ascension ou de descente et de concourir aux manoeuvres obliques dans le même sens. — Ces voiles serviront aussi à donner une plus grande assiette au navire et à contre-balancer l'effort des vents de côté en faisant l'office de quilles.
La fig. 3 représente le navire vu de trois quarts par l'arrière et permet de se rendre facilement compte de la manière dont il se comportera dans l'air.

On voit ci-dessus que sa forme est très-allongée et beaucoup plus large que haute, de sorte que si on le suppose amarré par l'avant, il présentera auvent une très-faible section relativement à son volume. En conséquence, dans cette position, pouvant se mouvoir autour de son amarre, comme un vaisseau dans une rade se meut autour de son ancre, il résistera facilement aux efforts du vent, attendu surtout que la forme effilée de l'avant divisera facilement le courant d'air. Les câbles placés à l'arrière ne serviront en général que pour des amarrages de peu de durée.
Pour la marche oblique dans les courants (jamais contre eux) la forme aplatie du navire est encore favorable, attendu qu'il ne présente dans ce cas, comme dans le précédent, qu'une surface aussi restreinte que possible et combinée de façon à diviser aisément le courant.
Dans la position représentée par la figure, l'avant du navire incline à droite par suite du jeu de l'hélice de bâbord. Dès que le vent agit sur les voiles on cesse le mouvement de cette hélice et on met en jeu celle de tribord pour empêcher le navire de pivoter sur lui-même ; on serre alors plus ou moins les écoutes pour régler le degré d'écartement. Une faible partie de la force du vent est employée à vaincre la résistance qu'éprouve l'avant et le surplus assure la marche.
Le jeu d'une des hélices de l'arrière, en les rendant indépendantes l'une de l'autre, pourrait peut-être contribuer à obtenir le résultat désiré.

Voici quelques considérations sur la marche du navire aérien :
MARCHE DIRECTE : Le navire à l'arrière ne présentant qu'une très-petite surface au vent relativement à sa dimension, en raison de sa forme très-allongée, et étant rendu à l'avance sensiblement égal au poids de l'air, serait à peine mis en mouvement par les faibles courants. — Aussi l'auteur croit-il nécessaire à la navigation aérienne qu'il y ait au moins bonne brise, comme on dit en marine, pour obtenir un résultat utile.
Or, dès que la bonne brise s'élèvera, on développera les voiles, l'une bordée à bâbord et l'autre à tribord en larguant fortement les écoutes, et par ce moyen, on obtiendra à l'instant une impulsion que l'on modérera à volonté en diminuant plus ou moins la surface de toile.
MARCHE OBLIQUE : La direction de la marche dans le sens de l'obliquité s'obtiendra en combinant l'action du gouvernail avec celle des voiles.
Au lieu d'agir sur l'air, fluide presque sans consistance, par simple opposition comme dans l'eau dont la densité est 760 fois plus considérable, le gouvernail du navire aérien devra être mis en mouvement avec vivacité et énergie, de manière à produire une pression suffisante pour déplacer l'axe de direction. — Le vent continuant à pousser le navire par l'arrière seul, et les voiles étant portées toutes deux d'un côté unique, l'impulsion acquise et maintenue par leur action commune permettra au navire de marcher dans la diagonale, d'autant plus facilement que la forme de l'avant, fine et plus aplatie que celle de l'arrière, n'offrira que fort peu de prise au vent étant dégagée de toute saillie extérieure.
La vitesse acquise facilitera du reste ce changement de direction, qui devra s'opérer progressivement sans brusquerie, et l'on n'aura plus qu'à maintenir la déviation obtenue, dans la proportion nécessaire pour assurer la route que l'on aura choisie. 

Article paru dans La Propagation industrielle 2e série, n°3 du 19 janvier 1867.

vendredi 27 mai 2011

« Voyage au ciel » (1841) par S.H. Berthoud

HISTOIRE ANECDOTIQUE DU DIX-NEUVIEME SIECLE



VOYAGE AU CIEL



par S. Henri Berthoud



Première édition dans le journal La Presse daté du samedi 2 et dimanche 3 janvier 1841.
Réédition dans la Revue des feuilletons. Journal littéraire composé de romans, nouvelles, anecdotes historiques, etc, extraits de la presse contemporaine, 1841, p. 131 à 137.

Il y avait en 1803, dans la ville d'Altona, capitale du Holstein, un savant que l'on nommait Ludwig Klopstock. Quand je dis savant, je n'exprime point l'opinion générale de ses concitoyens à son égard, car ils prétendaient généralement que le pauvre homme ne possédait d'autre mérite et d'autre savoir que de porter le grand nom de Klopstock. Son unique titre à l'intérêt, selon eux, consistait à être le neveu du poète de la Messiade.


Ludwig justifiait, en apparence du moins, le peu de cas que l'on faisait de lui. Toujours distrait et rêveur, il cherchait les lieux solitaires, passait des heures les yeux levés vers le ciel, n'avait point de moments réglés pour ses repas, et ne savait point gagner un écu par son travail. Il vivait, tant bien que mal, du revenu modique d'une ferme qu'il possédait au village d'Oltenzen, et d'une rente de huit cents livres environ, produit d'un capital placé chez un négociant de la rue Pallmail. Du reste, ni ses méditations en plein air, ni ses études de douze heures sans interruption dans le cabinet où il s'enfermait, n'avaient jamais produit le moindre résultat connu. Quand on l'interrogeait sur ce qu'il faisait au milieu de ses instruments de physique et sur ce qu'il voyait à travers un gros télescope établi sur le toit de sa maison, il rougissait, il bégayait, il se déconcertait, et le questionneur s'éloignait en haussant les épaules, bien convaincu que Ludwig n'était qu'un imbécile.
Cette conviction devint plus unanime encore dans Altona, lorsqu'on apprit que Ludwig Klopstock allait se marier. Son mariage, en effet, devait paraître bien singulier, car la jeune fille que le pauvre savant épousait était une orpheline de seize ans: la mort de son père la laissait abandonnée et sans la moindre ressource.
Malgré le persifflage de tous ceux qui eurent connaissance de son projet, Ludwig ne conduisit pas moins à l'autel sa fiancée.
Ebba prit la direction du ménage du savant, et bientôt l'ordre et la propreté, qui se trouvaient bannis du logis depuis long-temps, si jamais toutefois ils y étaient entrés, fleurirent et donnèrent à ce logis désolé un air de fête et de joie.
Ludwig lui-même parut dans la ville avec du linge blanc, des bas sans trous et des vêtements que ne diapraient point des myriades de taches de toutes les couleurs. Son teint hâve et sa maigreur livide firent place peu à peu à un embonpoint qui donnait à sa mine de la fraîcheur et de la gaîté. On le voyait encore, tous les soirs et bien avant dans la nuit, faire de longues promenades dans la campagne; mais au lieu d'errer au hasard, il était guidé ou plutôt conduit par Ebba. Les yeux dirigés vers la terre, tandis que son mari tenait les siens levés vers le ciel, elle le soutenait, en quelque sorte, tomme les anges dont parle le psaume, pour que ses pieds ne se blessassent pas aux cailloux du chemin. ..
Peu à peu, la taille d'Ebba s'arrondit, et un matin Ludwig, les yeux mouillés de larmes et assis près du chevet de sa femme, entendit un petit enfant jeter ce premier cri qui cause tant d'émotion à un cœur paternel. Dès lors, le savant se livra moins exclusivement à la science; il oubliait jusqu'à son télescope pour bercer sur genoux le nouveau-né : il épiait avec plus de patience et plus de bonheur le sourire de la petite créature que s'il se fût agi de surprendre la conjonction mystérieuse de deux étoiles.
L'enfant grandit ; il était beau comme sa mère, et son large front promettait à Ludwig une puissante intelligence. Dire tout ce qu'il se formait de projets autour du berceau où dormait l'ange blanc, ne saurait s'exprimer. Ebba le regardait sans cesse, et Ludwig s'embrouillait dans ses calculs au plus léger cri que l'enfant jetait de sa petite bouche rose. Hélas ! une nuit, la respiration de l'enfant s'entrecoupa, son regard s'alluma d'une flamme étrange, ses joues s'empourprèrent. Le croup était là! Quand le jour se leva, il n'y avait plus sur le sein d'Ebba qu'un cadavre.
La pauvre mère pensa mourir elle-même. Mieux eût assurément valu que Dieu réunît dans la même tombe son corps au corps du petit garçon, comme il avait réuni leurs âmes au ciel. L'âme d'Ebba ne redescendit plus sur terre. Son corps agissait au hasard ; sa voix ne proférait que des mots sans suite. Elle était idiote.
Les amis de Ludwig l'engagèrent à envoyer sa femme dans un hospice d'aliénés, où, moyennant une modique pension, il se débarrasserait du tracas et du triste spectacle qu'occasionait dans sa maison la présence d'une folle. A ces conseils, Ludwig s'indigna, et il persista à soigner l'insensée avec la tendresse et le dévoûment qu'elle lui avait témoignés lorsqu'elle jouissait de sa raison. Il n'y avait plus d'études pour le savant; il prodiguait son intelligence, son temps, ses jours, ses nuits, à complaire aux caprices bizarres de la maniaque. On finit par croire qu'il devenait fou lui-même.
Rien ne découragea Ludwig pendant cinq années, rien ne ralentit son dévouement pour Ebba. Au bout de ce temps, une nouvelle épreuve vint le frapper. Le négociant de la rue Pallmail, chez lequel il avait placé son capital de huit cents livres de rentes, fit banqueroute et s'enfuit. Cet événement laissa Klopstock sans autre ressource que le mince revenu de sa ferme d'Oltenzen. Cela aurait encore suffi, de reste, au savant qui, jusque-là, se souciait peu de subir des privations ; mais ces privations auraient atteint la pauvre Ebba : il résolut de se présenter pour obtenir une chaire d'astronomie qui se trouvait précisément vacante au collège d'Altona.
Que l'on se figure ce que dut éprouver d'angoisses, d'ennuis et de dégoûts un pauvre homme timide, qui ne sortait jamais de chez lui, qui n'avait que des relations rares et incomplètes avec deux ou trois amis, lorsqu'il lui fallut solliciter un emploi, exposer sa demande au bourguemestre et subir les dédains des conseillers. Personne ne prit en considération sa requête, et on fit venir un professeur de Drontheim. Quand Ludwig apprit cela, il vendit sa petite maison d'Altona et partit pour sa ferme d'Oltenzen, n'emportant que ses instruments de physique et son télescope. Ebba le suivit machinalement et sans savoir ce qu'elle faisait. Son âme, vous le savez, était au ciel, près de son enfant.
La ferme de Ludwig s'élevait à Oltenzen près de l'église. De la fenêtre, il découvrait le tombeau de son oncle, qu'ombrageait un tilleul planté jadis par le grand poète. Ludwig renvoya son fermier et se mit à cultiver ses terres avec plus d'intelligence et même de force que l'on n'eût pu en attendre de lui. Les paysans commencèrent à rire de ses tentatives et de ses innovations, ils finirent par les imiter. Le temps que Klopstock ne passait point à herser et à labourer, il le consacrait à l'étude. Le télescope s'empara du toit de la ferme de Ludwig, qui ne dormait guère ( car le sommeil est comme les amis, il ne prodigue ses faveurs qu'aux heureux ), et passait les nuits à étudier les astres. Ebba, pendant ces veilles consacrées à admirer les merveilles célestes, appuyait sa tête sur les genoux du savant et s'engourdissait d'une torpeur sans rêves qui ressemblait à la mort.
Ludwig, d'ordinaire triste et rêveur, témoigna un matin, en descendant de son observatoire, une joie inusitée et pleine d'inattention. Ebba eût retrouvé la raison que les manifestations de bonheur du savant n'eussent point été plus énergiques ! Il employa six nuits à écrire une longue lettre dont il ne se montrait jamais satisfait; il la recommençait, il l'annotait, il consultait de nouveau son télescope Enfin, le travail important achevé, il cacheta soigneusement son mémoire et le mit à la poste d'Altona, après avoir pris la précaution de l'affranchir et d'en prendre un reçu à la poste. Le paquet était adressé au directeur de l'Observatoire de Hambourg, et contenait la découverte de la révolution de Saturne en dix heures trente-deux minutes. Voici la réponse qu'il reçut:
« Si votre lettre n'est point une mystification, monsieur, vous arrivez un peu tard pour réclamer une découverte faite et publiée depuis quinze jours par M. Frédéric Guillaume Herschell. »
A ce cruel désappointement qui lui enlevait toute la gloire qu'il avait rêvée pour son nom, Ludwig ne témoigna son chagrin que par le sourire triste qui lui était habituel.
Cependant, disons-le, cet homme obscur et timide était dévoré par la soif de la célébrité. Il rêvait nuit et jour à se conquérir un nom. Il sentait en lui une force mystérieuse qui l'élevait au-dessus du vulgaire et qui n'avait besoin que de se manifester pour resplendir à jamais. Mais la misère et le malheur rendaient cette manifestation impossible. Lorsque, deux années après, il annonça qu'il était possible de solidifier l'acide carbonique, on ne voulut pas même lire son mémoire, ni examiner les dessins qu'il y avait joints pour la construction de la machine nécessaire à l'exécution de l'expérience. L'académie d'Hambourg se rappela la découverte tardive de la révolution de Saturne, et traita de rêverie la grande opération que devait inventer de nouveau, quelques années plus tard, notre illustre savant M. Thilorier.
Plusieurs années s'écoulèrent sans que Ludwig sortît de son village d'Oltenzen et fît de nouvelles tentatives pour publier les résultats de ses études.


(fin de la première partie, à suivre)